Faut-il en finir avec la virtuosité ?

Jan/Fév/Mars 2019

Dans une série de lettres passionnantes adressées aux artistes, Bauke Lievens, chercheuse, dramaturge et créatrice belge, invite le cirque à se libérer des disciplines et des agrès pour atteindre une liberté nouvelle. Une lecture qui a inspiré bien des questions à Sarah Devaux, de la Compagnie Menteuses. Nous avons organisé la rencontre entre les deux artistes, au bar du Kaaitheater à Bruxelles, histoire de humer quelles pistes de recherche artistique pourraient se dégager de ces réflexions aux allures de révolution. Rencontre.

La discipline asservit-elle l’artiste de cirque ? Est-elle le reflet d’un monde ancien, où l’humain dominait le monde et la nature ? Faut-il se libérer des agrès, comme on brise ses chaînes ? Rassemblées sous forme de lettres adressées dès 2015 au monde artistique, ces idées sont le fruit d’une recherche menée par Bauke Lievens à KASK, Conservatoire et École d’Arts à Gand. Elles n’ont laissé aucun artiste indifférent – qu’on soit d’accord ou pas, la réflexion inspire ! Ainsi de Sarah Devaux, de la Compagnie Menteuses, attentive lectrice des lettres. Formée à la corde aérienne, auteur avec Célia Casagrande-Pouchet et Tom Boccara du spectacle À nos fantômes, Sarah a clairement soif de recherche – et c’est sans doute ce qui la défie dans les réflexions de Bauke Lievens. Ni une, ni deux, nous leur avons proposé de se rencontrer, un soir de novembre, au Kaaitheater, à Bruxelles. « Créer du dialogue, c’est vraiment le but de ma recherche. Je ne prétends pas être ‘la chercheuse qui émancipe les arts du cirque !’ », sourit Bauke, qui travaille également comme créatrice – elle a notamment coécrit Aneckxander (2015) et Raphaël (2017) avec Alexander Vantournhout. Leur conversation a été virevoltante, deux bonnes heures éclairées ici par quatre questions !

 

Sarah Devaux : Dans ce que tu écris, j’entends que le circassien ne prend pas en compte le monde dans lequel il évolue, comme s’il était coincé dans un schéma ancien ?

Bauke Lievens : Pour l’instant, la virtuosité donne à voir une forme de domination, à travers la discipline. Domination d’un objet, d’un animal, de son propre corps ou de celui du partenaire. Le cirque veut donner une image de liberté, de légèreté et de fluidité, mais n’est-il pas lui-même le lieu d’une ‘discipline’ de fer, tant sur scène que dans le quotidien de l’artiste ? Je ne vois pas pourquoi les disciplines doivent définir le cirque. C’est comme si, en théâtre, on devait toujours jouer les cinq ou six mêmes pièces, pour tout exprimer ! C’est la situation du cirque : comment veux-tu dire ce que tu as à dire si tu es toujours obligé d’utiliser un mât chinois par exemple ? Il faut interroger cet axe de domination, parce qu’il est en fait un asservissement.

Sarah Devaux : Quelles nouvelles pistes de relation à ces agrès ancreraient pleinement le cirque dans le contexte actuel, de société et du monde d’aujourd’hui ?

Bauke Lievens : Généralement, comme il s’est entraîné pendant des années pour maîtriser une technique, l’artiste de cirque a envie de la montrer. Et il se demande ensuite ce qu’il veut raconter. Mais je pense que c’est le monde à l’envers : l’artiste peut aussi d’abord se demander ce qu’il veut dire, puis voir quel est le meilleur médium pour le faire. Comme on l’observe notamment dans le dérèglement climatique, il est urgent de revoir notre rapport aux objets, à la nature, aux autres. Pourquoi le cirque continuerait-il à donner cette image du surhomme ? C’est une question politique. Et, précisément, le cirque a un potentiel critique très fort, parce qu’il travaille sa relation avec l’objet depuis des siècles. Il a donc la potentialité de chercher d’autres rapports aux objets, au corps, à l’autre.

Sarah Devaux : Comment explorer ce rapport sans que la virtuosité ne prenne le pas ? Faut-il la mettre à la poubelle ? Comment le geste circassien peut-il ne pas prendre toute la place ?

Bauke Lievens : Tu peux par exemple t’entraîner pour explorer un rapport humble aux objets, aux autres. Et tu peux partir de ce qui te motive, te fâche,… J’ai cherché à définir une méthodologie, mais je n’en ai pas trouvé ! Je pense qu’une bonne piste est d’essayer de faire grandir ta liberté, et à travers ton travail, celle du plus de gens possible.

Sarah Devaux : Notre technique nous porte et peut, en même temps, réduire le champ de notre expression. On se rend compte que le contenu de ce qu’on cherche est défini par le contenant. J’aimerais explorer une écriture sans choisir le médium a priori… Toutefois, comment ‘rester’ dans le cirque ? Qu’est-ce qui ‘fait’ le cirque ?

Bauke Lievens : Se désintéresser des limites du cirque, c’est ça qui peut être super intéressant. C’est le principe de la recherche : c’est-à-dire un processus qui n’est pas forcément lié à un résultat. Le but n’est pas d’atteindre un but, mais de se donner la liberté d’imaginer ou de faire naître quelque chose qui n’était pas là avant.

Dans le monde de la haute soudure

Nouveaux agrès, nouveaux langages : la mise au point d’outils singuliers influence-t-elle la recherche artistique en cirque ? « Bien sûr », répond sans hésiter Julien Fournier, de la Compagnie Habeas Corpus. « Chez moi, la recherche part toujours de la forme. Pour Reverso, le point de départ était l’envie de voir comment on peut faire du cirque avec un mur, une table et une paire de basket. De cette forme surgit le fond : je vois ce que ça peut raconter. C’était le même procédé pour Burning. Je me suis d’abord enfermé avec deux chaises pendant plusieurs semaines ! L’idée d’un plan incliné, qui raconte un univers qui glisse et échappe, est venue de là. Et de cette scénographie est née l’envie de parler du burn-out : la scénographie racontait pour moi quelqu’un qui est contraint par son environnement. »

« La recherche technique peut être le point de départ d’une idée artistique… et une idée abstraite peut être le point de départ d’une recherche technique », complète Joppe Wouters, du Circus Marcel. Pour sa part, il a toujours fait les deux en même temps : souder et rêver. Pour son premier solo, Joplada, qui a tourné pendant dix ans, l’acrobate a désossé une Lada bleue pour la muer en agrès, avec un mât chinois et deux trampolines. Les artistes de cirque sont très nombreux à se tourner vers lui pour leurs constructions, puisqu’il connaît à la fois l’exigence des disciplines et celle des matériaux. « Il y a très peu de spécialistes en construction circassienne en Belgique, parce qu’il y a très peu de moyens », regrette-t-il. « Le secteur gagnerait à être développé. » Un souhait partagé par Julien Fournier : « Le caractère contemporain de notre cirque ne va pas assez loin, parce qu’on manque d’outils. Et si le cirque veut arriver à une forme de maturité, il doit remettre en cause les codes qui le formate. »

L’utilité du secteur « Recherche et développement » n’est plus à démontrer, ainsi qu’en témoignent par exemple l’École Nationale de Cirque du Canada ou le Cnac de Châlons-en-Champagne, qui réunissent chercheurs et entreprises sur des défis précis. « L’école est le lieu idéal pour que les ambitions se croisent », commente Julien. « Les étudiants constituent l’émergence, les professionnels plus aguerris peuvent amener leur savoir et des experts viennent compléter les besoins. » Un cercle vertueux, selon lui, qu’il s’agit de souder…

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.