Le cirque, source de cohésion locale

Jan/Fév/Mars 2019

La formation aux arts du cirque peut être un formidable outil pédagogique pour créer du lien et de la convivialité. On s’est glissé dans les ateliers de Circus Zonder Handen et de l’asbl Trapèze, deux expériences bruxelloises fortement impliquées dans la vie de leur quartier.

À un jet de cerceau de la chaussée de Gand, à Molenbeek, se trouve l’école primaire Vier winden basis School. En ce soir d’automne, comme tous les vendredis, poussez la porte de la grande salle, vers 20 heures : vous surprendrez une quarantaine de jeunes absorbés par leur travail d’acrobatie, de jonglage ou d’exercices de mobilité circassienne. Bienvenue à l’« open training » de Circus Zonder Handen : une séance d’entrainement collectif et ouvert, où tous les jeunes du quartier peuvent venir travailler librement, sous le regard d’animateurs de cirque. Hamza habite à deux rues de la salle. Il n’avait jamais fait de cirque. Pour cet ado, c’était des histoires d’animaux et de clowns très maquillés. « C’est un ami qui m’a amené ici, il y a 3 ans. Quand j’ai vu tout ce que ces jeunes étaient capables de faire, je n’en croyais pas mes yeux. Je n’imaginais pas que je pourrais arriver à faire la même chose. » Et il l’a fait. Aujourd’hui, à 18 ans, il pratique régulièrement et il est en passe de devenir lui-même animateur de cirque après une formation en interne. « Ce qui est chouette ici, c’est qu’il y a un vrai esprit de famille. Les élèves, comme la plupart des animateurs, viennent du même quartier. Ça augmente la confiance. Quand tu n’arrives pas à faire un mouvement, on ne te laisse pas dans ton coin, on vient vers toi et on t’aide à trouver ta propre solution. »

Le cirque, un appui de cohésion locale ? C’était l’intuition de Veerle Bryon, il y a 15 ans, quand elle a créé Circus Zonder Handen et choisi la décentralisation. L’association compte aujourd’hui 11 antennes, réparties dans 9 communes bruxelloises. « C’est important pour nous d’être enracinés dans le quartier », explique Jan Peyls, collaborateur pédagogique. « Nous ne voulons pas imposer nos formations mais répondre à ce qu’attendent les gens. On cherche à être représentatif de la population de chaque commune, à ce qu’elle se reconnaisse dans notre actions – c’est ce qu’on nomme la ‘street credibility’. C’est une question de confiance. »

Venir en salle, ce n’est pas se couper du monde, mais vivre son quartier autrement. Élèves et animateurs se ressemblent, sans hiérarchie et dans la collaboration. Et les disciplines répondent aux désirs du groupe. Parmi celles que pratique Hamza, il y a le tricking, mélange improbable d’arts martiaux, d’acrobatie et de break dance. Une spécialité locale de Circus Zonden Handen à Molenbeek ! « Le cirque et les arts forains viennent de la rue », reprend Jan Peyls. « On l’oublie parfois parce qu’il a tendance à s’institutionnaliser. Mais le cirque reste une recherche artistique de mouvements qui sortent de l’ordinaire. C’est normal qu’il se métisse et s’imprègne des pratiques de la rue d’aujourd’hui. » Et ne demandez pas à Jan si Circus Zonder Handen fait du cirque social, il vous répondra simplement que le cirque, c’est pour tout le monde.

 

Prendre de la hauteur

Dans le bas de la commune de Saint-Gilles, la Place de Bethléem est une grande esplanade bouillonnante de vie. C’est là, dans le gymnase de l’École 4, que l’asbl Trapèze a installé ses agrès, dès 1988. À l’époque, Philippe de Coen et d’autres trapézistes (futur noyau de Feria Musica fondé en 1995) cherchaient un espace pour s’entrainer dans la commune. Ils y ont trouvé un accueil à la hauteur de leurs ambitions. Très vite, les enfants de l’école ont montré de l’intérêt pour ces voltigeurs qui semblaient défier la pesanteur. Plus particulièrement une classe de sixième où l’écoute et le respect n’étaient pas les valeurs les mieux partagées. Invitée par les artistes à prendre un peu de hauteur – au sens propre –, la classe va vivre une métamorphose. Au bout de quelques séances de trapèze, l’autodiscipline s’est imprégnée comme une bonne fièvre dans le groupe. Même si les éclats de voix pouvaient encore monter quand ils étaient au sol, dès qu’ils accédaient, trois par trois, à la plateforme du trapèze volant, les regards changeaient de direction et d’intensité. D’autres élèves se sont mis à fréquenter les agrès, puis d’autres enfants de la commune, via les associations partenaires : le travail de proximité ne s’est plus arrêté depuis.

« On ne se considère pas comme une école de trapèze mais comme un acteur de terrain en cohésion sociale », précise Philippe de Coen, directeur et fondateur. L’objectif n’est pas de faire de tous les jeunes qui fréquentent les différents stages et ateliers des circassiens professionnels, mais plutôt de laisser agir la magie du trapèze. « C’est un magnifique outil pédagogique pour créer des liens et de la convivialité. Pour commencer, on les invite à essayer de se regarder les uns les autres. C’est parfois difficile, parce qu’ils adorent jouer pour gagner. Mais ils comprennent assez vite qu’ils sont là aussi pour les autres et pour avancer ensemble. » Aujourd’hui l’asbl Trapèze compte 241 participants. Les enfants de l’école ne représentent qu’une partie des aspirants trapézistes qui viennent de tout le quartier. Ils peuvent même croiser des artistes professionnels qui profitent des installations pour venir s’entraîner en dehors des heures de classe.

Un travail comme celui de l’asbl Trapèze ou de Circus Zonder Handen ne pourrait se faire sans partenaires, maisons de jeunes, écoles de devoirs, associations de femmes qui sont en contact avec un public qui n’irait pas nécessairement de lui-même s’inscrire aux formations en arts du cirque. L’asbl saint-gilloise Déclik est partenaire de l’asbl Trapèze pratiquement depuis les débuts. « En majorité, nos jeunes pratiquent plutôt le foot ou le basket. Le partenariat avec l’asbl Trapèze permet à certains d’entre eux de pratiquer une activité où la diversité sociale et culturelle est bien plus grande. C’est possible parce que nous intervenons largement dans les frais d’inscription », explique Samira Benallal, directrice de Déclik. « Ils peuvent aussi participer à des stages, parfois à l’étranger. C’est une ouverture dont ils ne profitent pas avec les sports de balle. » Pour garder la trace de son action circassienne autour de la Place de Bethléem, l’asbl Trapèze a lancé le projet Confluences, qui devrait être présenté en juin au Centre culturel Jacques Franck : un film de Hubert Amiel donnera la parole aux habitants et associations du quartier puis, à l’issue de la projection, un groupe de jeunes filles entrainées par Chloé Vancompernolle présenteront leurs figures les plus abouties.

Maintenant, silence, les corps s’échauffent. Puis commencent à se balancer. « Équerre, on fouette. Équerre, on fouette. » Car si le cirque est cohésion, il est aussi concentration !

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L'auteur.e de l'article

Gilles Bechet

Giles Bechet est journaliste freelance. Curieux de tout, il aime se perdre dans la culture, celle qui pousse en salle, sous chapiteau et dans les terrains en friche. Pour y rencontrer toutes sortes de gens, des gens qui voient, qui ont vu et qui font voir. Ou qui ne font rien du tout et le font bien.