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Trois aventures à la loupe

Oct/Nov/Déc 2019

Comment se choisit-on un nom ? Quels avantages y a-t-il à se structurer en compagnies ? Quelles contraintes, quels pièges aussi ? Pourquoi établir son siège et travailler à Bruxelles ? Voici quelques éléments de réponses dans ces trois portraits sous forme de cartes d’identité.

Claudio Stellato asbl

Année de fondation : 2008

Spectacles : L’autre, La Cosa et bientôt Work

Avec son franc-parler habituel, Claudio Stellato n’y va pas par quatre chemins : s’il a fondé une compagnie, c’est uniquement pour s’assurer un cadre fiscal. Après avoir reçu quelques amendes, l’artiste, échaudé, s’est créé une structure légale pour prévenir toutes mauvaises surprises. « La Fédération Wallonie-Bruxelles donne l’option de demander une aide à la création et autres soutiens financiers en son nom propre mais, si l’argent va sur ton compte bancaire personnel, c’est du délire ensuite pour prouver que l’argent t’a servi pour travailler et pas pour t’acheter une planche de surf ! », s’exclame-t-il. Par contre, pas question pour lui de demander un contrat-programme ou tout autre subside plus stable : « C’est contre- productif ! Ça oblige à créer comme un âne juste pour maintenir le poste d’un administrateur. Tu as des dates obligatoires parce que tu as des contrats à honorer, que tu dois maintenir des salariés, et non pas parce que tu as envie de créer. Rien que le fait d’avoir une asbl, c’est la ruine de la créativité parce que tu as des comptes à gérer. Tu passes une journée par mois à faire ça et c’est une journée que tu ne passes pas à créer. »

Et quand on lui demande pourquoi il a nommé sa compagnie « Claudio Stellato », la réponse est tout aussi directe : « Avoir un nom de compagnie, je trouve que c’est un truc des années 80.  Le pire, ce sont les noms avec des jeux de mots. Peut-être que j’aurais pu trouver un nom,  comme Ultima Vez qui a réussi à trouver quelque chose qui les représente pendant toute une vie.  Mais je suis quelqu’un de changeant et je ne voudrais pas m’accrocher à un nom que j’ai trouvé en 2008 », avoue celui qui rechigne, de manière générale, à figer les choses. « C’est comme les titres de spectacle : on ne devrait fixer un titre qu’à la fin des représentations, quand on a vraiment saisi le sens de ce qu’on fait ! », dit-il alors que son travail actuel porte, à chaque représentation publique, le chiffre des étapes de travail passées. Ce qui fait que sa forme courte, intitulée 4 quand on l’a vue au Festival XS, s’intitulera 20 à La Nuit du Cirque le 15 novembre, avant de devenir Work, à la première en février 2020 aux Halles de Schaerbeek. Autant dire, un cauchemar du point de vue de la communication !

 

Habeas Corpus Compagnie

Année de fondation : 2012

Spectacles : Reverso, Avant l’homme, il n’y a que des surfaces, Burning

Habeas Corpus. Le nom sonne comme un discours d’ouverture de session parlementaire à la chambre des lords. Pourtant, la réalité de cette compagnie, fondée par Julien Fournier, n’a rien de cérémoniel. Au contraire, seul à la barre, l’acrobate défend une ligne simple : donner au corps une position centrale comme espace de liberté, d’étrangeté et de beauté. Inspiré d’une notion juridique, « Habeas corpus ad subjiciendum et recipiendum », qui énonce la liberté de ne pas être emprisonné sans jugement, Julien Fournier entend surtout l’injonction latine – que tu aies ton corps – au sens littéral : le droit à disposer de son corps comme une matière transformable à souhait.

S’il a fondé une compagnie, c’est surtout pour concrétiser une identité. « En créant une compagnie, on devient une petite entité reconnaissable », confie-t-il. « Mais c’est aussi mettre sur pied un outil. Bien sûr, au sens juridique, on peut demander des subsides en tant que personne physique mais il me semble que c’est plus facile comme personne morale. Il y a des avantages mais aussi beaucoup de contraintes, surtout administratives, parce qu’il faut tenir des comptes, répondre aux critères légaux quand on emploie des gens, etc. Je ne suis pas censé m’occuper de tout ce travail administratif mais la réalité des compagnies de cirque, c’est cela : jouer les couteaux suisses et assumer aussi cette partie assez lourde de la gestion d’une compagnie », précise Julien, justement occupé à régler un tas de paperasses avant notre entretien. « Après avoir joué à Avignon l’été dernier, on a une soixantaine de dates pour l’année prochaine : il faut donc rédiger des contrats, des devis, des demandes de subsides, trouver les sous pour traduire le texte en vue de la création d’une version anglaise de Burning », explique celui qui a eu des propositions de tournée de la Hongrie à la Chine. Si ce Français d’origine a basé sa compagnie à Bruxelles, c’est pour l’atmosphère conviviale de la ville mais aussi pour son organisation à taille humaine. « J’aime que tout soit à une échelle plus petite que la France parce que, du coup, les institutions sont plus accessibles, le réseau est plus petit et les contacts sont plus rapides. C’est convivial et, en même temps, il y a une vraie effervescence artistique. »

 

Lady Cocktail

Année de fondation : 2011

Spectacles : Les filles du 2e et Pub-Show urbain

On ne sera pas étonné d’apprendre que c’est dans un bar que Lola Ruiz, Violaine Bishop et Anna Blin ont trouvé le nom « Lady Cocktail » pour leur compagnie. Si la note féminine a son importance dans la concoction, c’est aussi et surtout l’ingrédient du trapèze ballant qui a joué dans le mixer. « On s’est rencontré à l’Esac, où on faisait toutes les trois du trapèze ballant, chacune dans une promotion différente », se souvient Violaine. « Comme nos cours se suivaient, on échangeait beaucoup et on a vite été soudées. Mais surtout, on entendait les mêmes commentaires : ‘C’est beau le trapèze ballant, mais vous n’aurez jamais de boulot ! C’est compliqué à placer dans un spectacle, notamment parce que ça nécessite des pinces ou des blocs pour ancrer la structure’, etc. » Loin de se décourager, les trois acrobates décident d’unir leurs forces plutôt que de galérer séparément. Et voilà ces Françaises installant leur compagnie à Bruxelles. « On avait notre réseau de contacts ici, et des possibilités de s’entraîner. Aujourd’hui, Anna est retournée vivre en France mais la structure reste basée à Bruxelles : Anna revient pour les Assembles Générales de l’asbl et on fait beaucoup de réunions par Skype. »

Pour Lady Cocktail, il n’y que des avantages à se structurer en compagnie. « C’est vrai que ça représente du travail administratif mais ça permet d’être ensemble et de s’entraider. Même si
chacune peut avoir des projets individuels à côté, ou faire des remplacements dans d’autres compagnies, Lady Cocktail reste le lieu où créer ensemble. » Attention, tout n’est pas rose dans ce fonctionnement, à commencer par les moyens alloués. « Le plus cruel, c’est pour notre chargée de diffusion que l’on rémunère au même cachet que nous. Elle est donc payée seulement quand on joue. Si elle passe trois semaines à négocier un contrat et que ça n’aboutit pas, elle ne touche rien. Nous, nous avons le statut d’artiste et c’est ça qui nous permet de manger. Pourquoi ne pourrait-elle pas avoir droit au statut d’artiste elle aussi, alors que son travail est absolument indispensable à notre compagnie ? On aimerait pouvoir la salarier, ne serait-ce qu’un quart temps, mais on n’a pas assez de dates pour pouvoir générer un salaire, que ce soit en administratif ou en diffusion. »

Claudio Stellato © D.R

Julien Fournier © Soline Potteau

Lady Cocktail © Samima Gine

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).
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