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20 ans et toujours la banane

Oct/Nov/Déc 2019

En 1999, il y a tout juste 20 ans, le cirque était reconnu en Fédération Wallonie-Bruxelles. Un titre d’« art officiel » qui a aidé au développement et à la professionnalisation du secteur. Cette utile reconnaissance reste pleine de défis, notamment financièrement. Flashback et perspectives.

Le 5 mai 1999 constitue pour les arts du cirque un acte de naissance… ou plutôt de reconnaissance. À cette date est promulgué le nouveau « Décret cadre relatif à la reconnaissance et au subventionnement des secteurs professionnels des Arts de la Scène ». Il s’agit du premier document législatif émis en Belgique francophone qui mentionne les arts du cirque. En 2019, soit vingt ans tout juste après cette avancée déterminante, quel est le bilan de cette reconnaissance ?

Rétrofutur

Pour mieux comprendre, un flashback s’impose. Au printemps 1999, en fin de législature du gouvernement de la Communauté française, le Ministre de la Culture Charles Picqué parvient à faire aboutir une importante réforme recomposant tout le paysage des arts de la scène. Pour le cirque, c’est un déclic, puisqu’il devient un « art officiel » : il est donc subsidiable, à l’instar du théâtre et de la danse qui l’étaient depuis longtemps. Par quel miracle l’opération a-t-elle eu lieu ? Jean Spinette en fut le témoin direct. Aujourd’hui échevin socialiste à Saint-Gilles, il a participé à l’élaboration du nouveau décret, avec Serge Rangoni, alors chef de cabinet du Ministre de la Culture et actuel directeur du Théâtre de Liège. « Je pense que le fait que le Ministre, Serge et moi, soyons saint-gillois, a sans doute accéléré les processus », se souvient-il. « Nous côtoyions à l’époque Philippe De Coen, fondateur de l’asbl Trapèze et de Feria Musica, et Catherine Magis et Benoît Litt de l’Espace Catastrophe, tous actifs sur le territoire de la commune. Nous voyions bien qu’il y avait un enthousiasme.» En plus des « lobbyistes convaincants » précités, les représentants des arts forains (Jean-Félix Tirtiaux de Namur en Mai en tête) et des arts de la rue (Alain Schmitz du festival de Chassepierre) réclament aussi une reconnaissance. De nombreux témoignages et demandes remontent du terrain et rencontrent l’objectif de « démocratisation culturelle » défendu par Charles Picqué dès sa prise de fonction.

Signe avant-coureur. Quelques mois auparavant, au Théâtre Marni, une journée de consultation du secteur, encore en ordre très dispersé, est organisée. Pour les compagnies, les lieux de création et les organisateurs de festival, la joyeuse perspective d’une reconnaissance se teinte encore de méfiance de la part d’acteurs qui se sentent délaissés. « Vous voulez nous reconnaître, mais vous n’avez pas un rond », se fera même rétorquer Jean Spinette. Au final, le projet de décret aboutit en mai 1999 par le vote en séance plénière, le politique affichant donc sa volonté d’« améliorer le fait du prince » dans l’attribution des subventions, en la soumettant à des règles plus transparentes et écrites dans la loi, et surtout, dans le cas du cirque, de stabiliser un domaine en plein sursaut créatif.

Nerf de la guerre

La réforme ne s’accompagne pas d’une hausse globale des moyens financiers. En 2000, est toutefois inscrite au budget de la Communauté française une première ligne entièrement dédiée au cirque et aux arts forains (les arts de la rue seront expressément ajoutés lors d’une autre réforme législative en 2003). Maigre victoire, puisque cette ligne s’élève à 14,5 M de francs belges à l’époque (soit 369.000 €). Il faudra de la patience et de la persévérance de la part des artistes et des opérateurs pour voir les crédits s’élever. En 2001, les artistes manifestent place Surlet de Chokier, devant le cabinet du nouveau Ministre de la Culture Richard Miller (MR), et obtiennent une augmentation de l’enveloppe à 20 M FB (500.000 €). Trois ans plus tard, autre ministre, autre lieu, même combat : au Botanique, Fadila Laanan (PS), à peine nommée, assiste à un « suicide collectif » de la profession protestant en silence, une banane pointée sur la tempe. Des coups de gueule qui provoquent quelques sursauts et une très lente progression des crédits, parvenant à passer d’aides ponctuelles à des aides structurelles pour quelques-uns.

Vingt ans plus tard, en 2019 donc, le budget de la culture consacre 1.844.000 € (1.403.000 € en 2018) aux secteurs du cirque, des arts forains et de la rue (toujours regroupés). Une franche évolution : c’est cinq fois l’enveloppe allouée en 2000. Le budget des aides à la création a lui aussi suivi la même évolution en près de 20 ans, passant de 97.700 € en 2000 à 305.000 € en 2018. En deux décennies, ce sont plus de 200 spectacles qui ont bénéficié d’un soutien (mais combien de recalés ?).

Ces défis de financement ne doivent pas occulter les bénéfices de cette reconnaissance, au rang desquels la professionnalisation du secteur, pointée d’ailleurs par l’administration. « Ce qui a bien structuré, c’est la mise en place d’une instance d’avis », estime Brigitte Mertens, autre précieux témoin de l’époque. C’est elle en effet qui a été chargée en 2000 de fonder le Service du cirque et des arts forains, où elle a oeuvré jusqu’en 2010. « Quand je suis arrivée, ma première tâche a été de rencontrer les différents acteurs du secteur et de trouver les interlocuteurs. Je ne les connaissais pas suffisamment pour pouvoir décider seule des subventions. Mais une fois ce groupe d’experts mis en place, ils se sont mis à établir une liste de critères qui ont permis de définir les rôles de chaque opérateur: la création, la promotion, la résidence, la diffusion. » Cette spécification, formalisée dans une réforme du décret en 2003, permettra aussi de trier les demandes.  «J’ai été assaillie de demandes de communes qui cherchaient à financer leurs feux d’artifice ou leurs défilés carnavalesques !», se souvient Brigitte Mertens. À chaque appel, l’administration perfectionne l’information aux potentiels bénéficiaires. Ceux-ci, mieux préparés, déposent davantage de dossiers dont la qualité s’améliore d’année en année, un autre signe de professionnalisation.

Balisant les procédures, la Fédération Wallonie-Bruxelles a sans doute constitué un signal positif de la part des pouvoirs publics à l’égard de disciplines longtemps ignorées. Le (léger) rééquilibrage budgétaire de 2018 a permis d’attribuer des contrats-programmes sur cinq ans à sept compagnies, deux espaces de création et quatre festivals, mais aussi d’instituer des aides structurelles de trois ans. De quoi accentuer la stabilité de ces acteurs. Sur 20 ans, tous les domaines du cirque se sont renforcés : création, diffusion, succès à l’international, présence de plus en plus accrue des arts de la piste dans les centres culturels, les théâtres,… Mais tout cela se fait souvent à l’huile de coude. En 2019, le trio « cirque, rue, arts forains » reste le parent pauvre des arts de la scène, avec un budget 23 fois inférieur à celui réservé au théâtre (et le quart du programme danse). Il s’agit donc de renforcer l’assise d’un champ artistique qui ne demande qu’à se déployer. Le public, de plus en plus nombreux aux spectacles selon des études officielles, semble d’ailleurs en redemander.

Un anniversaire politique

L’air sera à la fête mais aussi à la revendication le 10 octobre à la Roseraie, où Aires Libres (la Fédération Professionnelle des Arts Forains, des Arts du Cirque et des Arts de la Rue) organise, à sa manière, le 20e anniversaire de la reconnaissance décrétale. Les membres de l’association (157 artistes, compagnies et opérateurs) y ont convié le monde politique, et bien entendu la nouvelle ministre de la Culture Bénédicte Linard. Les pouvoirs publics seront apostrophés de façon originale. « Nous avons composé des duos d’artistes qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble. Ils préparent des cartes blanches sous forme de conférence gesticulées sur l’historique du secteur, ses différents métiers, la circulation internationale… », dévoile Isabelle Jans, coordinatrice de la fédération qui ne manquera pas d’avancer deux points d’inquiétude. Le premier concerne l’aide aux festivals, en diminution depuis quelques années (de 350.000 € en 2012 à 205.000 € en 2018). Il s’agit pourtant d’un canal majeur de diffusion des spectacles. La deuxième inquiétude concerne le soutien aux compagnies. Malgré une légère augmentation des lignes budgétaires, la situation  reste précaire. Peu de compagnies disposent des moyens nécessaires à l’engagement d’un chargé de production ou de diffusion. Les artistes circassiens doivent ainsi jongler avec les différents aspects (artistiques, logistiques et administratifs) de la création. Une situation usante, qui pourrait trouver solution avec un renforcement des crédits de développement, une enveloppe encore une fois trop petite…

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L'auteur.e de l'article

Nicolas Naizy

Nicolas Naizy

Journaliste, Nicolas Naizy suit avec curiosité et attention l'effervescence de l'actualité culturelle à Bruxelles et en Belgique. Ses sujets de prédilection: les arts de la scène bien évidemment qu'il suit et critique pour Radio Campus et C!RQ en CAPITALE, mais aussi la littérature et la bande dessinée pour diverses publications.
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