Une pédagogie de l’écoute

Avr/Mai/Juin 2019

Les pratiques du cirque contemporain sont en mutation constante. Comment les écoles supérieures accompagnent-elles ce mouvement ? Par la diversification des formateurs et des approches, les établissements veulent transmettre la curiosité, la conscience du corps et l’autonomie.

Le cirque contemporain connaît depuis de nombreuses années une mue totale, notamment par le dialogue entre les disciplines des arts de la scène. Dans leurs créations, les circassiens vont chercher dans le théâtre, la danse, l’opéra même, un influx, une dramaturgie qu’ils marient à leurs compétences pour créer un cirque véhicule d’histoires et de messages. Dès lors, la plupart des écoles supérieures européennes intègrent dans leurs cursus l’approche de la musique, de la chorégraphie et du jeu, en plus d’une solide préparation physique et technique. Cette définition ouverte du métier se joue dès la constitution des staffs académiques, en diversifiant les profils d’enseignants.

Le corps, c’est la base

Aurelia Brailowsky enseigne l’acrobatie à Codarts Circus Arts, à Rotterdam, et à l’École supérieure des arts du cirque (Esac) à Bruxelles, de même qu’aux jeunes amateurs du Circusplaneet à Gand. Pour cette technicienne, les arts du cirque, même s’ils ont évolué, gardent un élément fondamental. « La base de l’écriture circassienne, c’est le corps. Quand on regarde un spectacle de cirque, on doit voir que le mouvement est contrôlé », définit-elle. Son travail vise à développer cette maîtrise corporelle, qui passe par une préparation physique intense et continue, en plus du perfectionnement selon l’agrès. « Depuis quelques années, on voit apparaître un nouveau profil de professeurs dans les écoles supérieures : les artistes de cirque contemporain, qui maîtrisent ces aspects du métier », observe-t-elle. « Ces formateurs, comme ceux issus de la danse ou du théâtre, parviennent davantage à éveiller l’étudiant à la curiosité, à l’amener à se ressourcer. Car tout peut être inspiration. »

Les écoles supérieures s’ouvrent ainsi à des enseignants qui sont davantage des coachs artistiques : pour eux, le corps est un instrument d’expression. C’est ce que Silvia Ubieta, professeur de danse à l’Esac depuis 2007, souhaite apporter aux étudiants de l’école bruxelloise. « Un circassien n’envisage pas le mouvement de la même manière qu’un danseur. Il y voit une consigne, là où le danseur parle de sensation », a-t-elle constaté au fil de ses années d’enseignement. « Cela m’a pris beaucoup de temps pour savoir comment appliquer mes outils de danseuse au cirque. » L’ambition ici n’est pas de transformer les étudiants en danseurs de haut niveau, mais bien en professionnels du mouvement. « Il s’agit plutôt d’un travail chorégraphique, où l’on cherche à intégrer l’agrès du circassien et à acquérir une certaine fluidité de mouvement. Cela s’apprend sur la longueur. En cirque, on a l’habitude de travailler sur des figures une à une. En danse contemporaine, on travaille plutôt sur des séquences. Ça ne se travaille pas de la même manière. » Et ce n’est pas simple pour tout le monde. « Pour les jongleurs, c’est plus évident, parce qu’ils connaissent déjà la notion de rythmique. Pour ceux qui travaillent l’aérien, c’est parfois plus compliqué, notamment parce qu’ils n’ont pas ce même ancrage au sol. »

 

Par le geste et par les mots

On pourrait penser que l’apprentissage du bon geste se fait par l’observation. C’est une étape en effet importante, mais un corps n’étant pas l’autre, le mimétisme n’est pas toujours simple. Pour Aurélia Brailowsky, « le visuel n’enseigne pas tout ». Le mouvement se décortique et s’explique avec un vocabulaire précis. « Quand j’ai commencé à enseigner, je ‘montrais’ énormément. Mais petit à petit, j’ai pu utiliser les mots. Moi-même, j’ai été une élève qui écoutait tout le temps, même quand le professeur s’adressait à d’autres étudiants. Je leur apprends donc à écouter et à s’écouter. » Elle-même suit son conseil ! Elle aime se glisser dans les cours de ses confrères, y compris d’autres disciplines, pour observer comment ils enseignent. Il n’est pas rare de la voir assise en bord de salle, prenant des notes.

Comme sa consœur, Silvia Ubieta laisse les mots et l’observation se conjuguer. « Je travaille beaucoup par consignes et laisse souvent les étudiants travailler deux par deux, une sorte d’apprentissage par le corps de l’autre. » L’étudiant se corrige par cet apprentissage coopératif, sous le regard du professeur. Une pédagogie active qui vient contrecarrer un certain sens unique de la relation du maître vers l’élève. Pour Silvia, cet « apprentissage de l’écoute de soi et des autres » est essentiel, tout comme l’écoute de son corps et de ses limites. « Travailler jusqu’à six heures par jour sur son corps, ce n’est pas naturel, le risque de blessure est inévitable », prévient la chorégraphe également coordinatrice académique. Tout au long du cursus, avec l’aide d’un staff de préparateurs physiques, elle veille à ce que les étudiants préservent leur capital physique. Un cours d’anatomie est également au programme. En cela aussi, les deux pans de la formation circassienne professionnelle, technique et artistique, se rejoignent. Faire durer les corps, c’est aussi donner toutes leurs chances à de prometteuses carrières…

Prof de cirque : statut inconnu

Comme toutes les écoles supérieures en arts du cirque, l’Esac propose une approche contemporaine de la formation professionnelle, par la multiplicité des parcours et des disciplines de ses pédagogues. Mais savez-vous qu’en Belgique, le titre d’enseignant en arts du cirque n’existe pas, faute de formation reconnue ?

Comment se passe dès lors le recrutement ? Tout d’abord, certains enseignants peuvent faire valoir un titre pédagogique en Éducation physique. Ensuite, dans ses écoles supérieures d’art, la Fédération Wallonie-Bruxelles autorise le recrutement de personnes pouvant justifier d’une expérience suffisante pour la formation en question. Ainsi, des artistes ou des formateurs au long parcours peuvent y prétendre. Une liberté pour les établissements que la Fédération européenne des écoles de cirque (Fedec) ne veut en rien entraver. « Les écoles ne forment pas que des bons techniciens mais donnent aussi plusieurs cordes à l’arc de l’étudiant, que ce soit au niveau de la nutrition, de l’entrepreneuriat,… », explique Gaëlle Le Breton, coordinatrice de projet à la Fedec, qui travaille ardemment, par ailleurs, à une reconnaissance de la profession.

Actuellement, seule la France propose un diplôme national d’enseignant de cirque. Il peut être acquis auprès du Centre national des arts du cirque (Cnac) à Châlons-en-Champagne, validé par un examen ou par les acquis de l’expérience. Pour la Fedec, devenir enseignant nécessite une formation ad hoc, qui développe des compétences précises. Après une large consultation du terrain, ces compétences ont été listées avec précision dans un rapport de la Fedec. « Le professeur a pour rôle de faire qu’une personnalité émerge », rappelle Gaëlle Le Breton. Et cela s’apprend. « Plus les professeurs seront reconnus comme pédagogues, plus les écoles seront professionnelles, et plus la qualité du travail sera visible. »

Les Humanités ont leurs programmes

En septembre 2018, la Fédération Wallonie-Bruxelles votait le décret déterminant les compétences et savoirs requis des options « Arts du cirque » et « Arts circassiens » en Humanités. Dans cet élan, Catherine Magis a participé cette saison à un groupe de travail chargé par le Segec1 d’élaborer les programmes. Artiste et pédagogue au long cours, elle a initié ses interlocuteurs aux réalités du cirque contemporain et invité d’autres experts circassiens à venir nourrir les réflexions selon les thématiques abordées. « L’idée n’est pas de transformer les élèves en bêtes de cirque ou en sportifs de haut niveau. Il s’agit de les inciter, grâce aux outils du cirque, à la découverte de soi, au développement de leurs compétences, à l’autonomie, à l’acceptation de la différence, au développement des valeurs de solidarité et de coopération, à la gestion de projets. » Son autre priorité a été de faire accepter l’idée que les cours « techniques » ne pouvaient être dispensés que par des circassiens professionnels. « Ces programmes pourront s’adresser à des jeunes qui ont déjà tâté du cirque en écoles de loisir, mais aussi à d’autres qui ne se sentent pas toujours à l’aise dans un enseignement plus conventionnel. Et on espère franchement qu’après ce cycle d’études innovant, les élèves auront les bonnes cartes en mains pour faire les meilleurs choix pour leur avenir, que ce soit au niveau artistique, technique ou pédagogique. » Pour nourrir ces programmes, Catherine Magis s’est notamment appuyée sur l’expérience de la « Formation Préparatoire aux Arts du Cirque & de la Scène » que l’Espace Catastrophe a développée entre 1999 et 2005.

Les programmes sont structurés en quatre types de contenus/socles : techniques et créativité du cirque, préparation physique, interprétation corporelle et rythmique, et enfin compréhension du fonctionnement du corps. De la 3e à la 6e année, un chemin évolutif sera mis en place : d’abord la découverte de soi, ensuite la notion de collectif, puis la création et le travail en partenariat (duo/trio), pour finir par un travail individuel de spécialisation (solo).

Où en est-on à Bruxelles dans l’ouverture de l’option ? À Koekelberg, les Ursulines auraient dû se lancer dans l’aventure en septembre 2019, en partenariat avec le CirK. Suite à l’abandon du projet de construction (lire en page XX), d’autres écoles seront amenées à se pencher sur la question dans le futur, en liaison avec une nouvelle implantation (à l’étude au niveau de la Région). Dans l’intervalle, l’Espace Catastrophe ouvrira en septembre prochain des cours et des stages spécifiques destinés aux ados, dès 14 ans.

Gilles Bechet

(*) SeGEC – Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique (Enseignement libre)

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L'auteur.e de l'article

Nicolas Naizy

Nicolas Naizy

Journaliste, Nicolas Naizy suit avec curiosité et attention l'effervescence de l'actualité culturelle à Bruxelles et en Belgique. Ses sujets de prédilection: les arts de la scène bien évidemment qu'il suit et critique pour Radio Campus et C!RQ en CAPITALE, mais aussi la littérature et la bande dessinée pour diverses publications.