Transmettre en bonne compagnie

Avr/Mai/Juin 2019

Scolaire, cadrée dans des manuels, la transmission est aussi empirique – et heureusement. Comment se passe l’échange des savoirs au sein des compagnies ou en famille ? La transmission s’y joue en sensibilité, au sein d’un écosystème qui dépasse le cirque pour toucher à la vie.

Quand on demande aux circassiens de parler de la transmission du geste, ils évoquent volontiers la « transmission du sensible ». Comprenez que chaque artiste ou praticien réagit avec la peau et le cœur, en continu, avec les savoirs qui l’entourent – et qui le touchent. Comment ces échanges permanents se jouent-ils au sein des compagnies ? Pour la plupart de nos interlocuteurs, cette « transmission continue » est la même que celle qui les a menés au cirque dès l’enfance ou l’adolescence. Ainsi en va-t-il pour Michela Henle, contorsionniste de la compagnie PetriDish, venue au cirque à 16 ans, « par la bande », lors d’un séjour à Berlin. « Apprendre », dit-elle, « c’est faire, refaire. On apprend une technique par quelqu’un, il y a quelque chose qui passe et on l’adapte en fonction de soi. C’est un travail dans l’échange, sur le long terme. »

L’apprentissage d’une technique stricte, notamment par le biais des écoles supérieures, n’est donc qu’une étape dans ce parcours de transmission au long cours. « L’école apprend la technique, puis c’est à partir de ces bases qu’on peut déconstruire et créer son propre langage », souligne Michela. Pour forger son vocabulaire, on passe par les autres. « C’est grâce au partage dans le travail que j’ai appris », tranche Foucauld Falguerolles, toqué de cirque depuis son enfance à Châlons. « J’ai beaucoup observé. Le cirque traditionnel, c’est la technique. Mais le cirque contemporain a davantage de vocabulaire. » Et, dans cet écosystème, celui qui a reçu… transmet à son tour. Par exemple, Foucauld est une ressource pour le jongleur Loïc Faure. « Quand j’ai besoin de quelque chose dans ma compagnie », explique Loïc, « c’est très concret :  je cherche et fais appel à la personne qui m’apportera des solutions. Quand j’ai introduit du mât chinois dans notre spectacle Clos, j’ai appelé Foucauld. Cet échange se fait naturellement. En cirque, on n’est pas dans la dissimulation… Sauf peut-être dans la magie nouvelle, où la notion même de magie explique que les ‘trucs’ doivent rester cachés. »

Ce partage d’expérience ne s’arrête bien sûr pas au monde du cirque, l’écosystème est bien plus large. Pour corriger sa technique au mât, Foucauld Falguerolles recourt aux savoirs de Gaëtan Pauquet, sportif de haut niveau. Et il est aujourd’hui en contact avec des ingénieurs pour travailler sur son prochain spectacle, Résonances, basé sur la physique. « Vu le sujet, on a passé beaucoup de temps de recherche sur le Net », rapporte Foucauld. « Mais c’est quand on rencontre les personnes que ça devient intéressant. Ce qu’il faut, au cirque, c’est la technique et l’humain. » D’ailleurs pour lui, le « Net » de demain serait par exemple le fait que les profs tournent entre les écoles, « ce qui permettrait un brassage des enseignements. »

Porter et être porté

Le parcours du jongleur Alexis Rouvre est exemplaire de la richesse de ces échanges, à différents niveaux. « Je travaille souvent en solo », explique l’auteur de Cordes. « Dans ce cas, il est important de bien s’entourer, ne pas tout faire par soi-même. Au début, j’ai sollicité des supers jongleurs, ça m’a appris énormément. La danse contemporaine m’a aussi beaucoup apporté. À la sortie de l’école, j’ai créé mon premier numéro, de façon empirique : j’étais perdu sur la façon de faire ! Puis j’ai travaillé dans un cabaret en Allemagne. C’était une sorte de délivrance, de travailler avec des gens qui avaient une longue expérience. »

Ensuite, après sa première création solo, « bien entouré » (notamment par l’accompagnement de l’Espace Catastrophe qui vise depuis ses débuts à la transmission des compétences), Alexis connaîtra une toute autre expérience en compagnie : il est engagé par le maître-jongleur français Jérôme Thomas, pour le spectacle HIP 127, La constellation des cigognes. Un autre travail, celui d’interprète. « Chacun avait sa place, c’était un vrai plaisir. C’était apprendre à porter un projet qui ne m’appartenait pas mais auquel ma présence comme celle des autres donnait du sens. » Alexis y a vécu une transmission « jonglistique » bien sûr, mais aussi un regard enrichissant sur la gestion d’équipe, le respect mutuel pour viser une esthétique et un objectif communs. Une expérience qu’il transmettra assurément à son tour…

Un air de famille

En des temps pas si lointains, le fait d’avoir un cirque était un investissement d’argent, de temps et d’idéaux, un trésor (ou une croix) à pérenniser… en famille. Aujourd’hui, si l’on se professionnalise en dehors du carcan familial, il existe toujours des parents circassiens… et des enfants de la balle. Mais de toute évidence, l’heure n’est plus à la vocation forcée. « Que ce soit clair », sourit Violette Wauters, « ce ne sont pas mes parents qui m’ont ‘mise’ au cirque ! » La jeune femme, spécialisée en tissu aérien et trapèze, est la fille de France Perpête et belle-fille de Toon Schuermans, des Balad’eux. « Gamine, je jonglais avec Toon, je jouais avec maman, je partais sur leurs tournées d’été avec des copines. » À l’adolescence, la jeune fille se rebelle contre le cirque « qui me volait mes parents » et se tourne vers le théâtre… pour mieux revenir à la piste, poussée par la passion des aînés. « Ils étaient à fond, je ne les voyais pas beaucoup, mais ça m’a donné l’envie et la force de faire avec mes tripes, d’oser aller jusqu’au bout. » Avec un pied, et même les deux, dans le milieu, la logistique est facilitée. « Je veux tracer ma propre piste, mais c’est plus facile de monter un projet quand on est entouré de gens qui connaissent les rouages. » Administratifs notamment : le premier numéro de l’artiste était porté par l’asbl de ses parents. « Ça m’a permis de me consacrer davantage à l’artistique. »

Quand Violette Wauters évoque ses souvenirs de petite fille, c’est de sa maman jouant avec elle dont elle se rappelle le mieux. Le parent transmet un rapport corporel aux choses, à l’espace, au temps. Ainsi, quand le jongleur et acrobate Loïc Faure a su qu’il allait être papa, il a demandé conseil : comment pouvait-il faire voltiger son fils sans danger ? « Je voulais devenir ‘papa circassien’; le cirque permet une meilleure connaissance du corps, tout le monde devrait en faire », estime-t-il. Mais pas n’importe comment. On lui a par exemple conseillé de « prévenir » son fils par une légère poussée de main quand il allait le prendre par le bras. « Histoire de ne pas lui luxer l’épaule ! » De même, pas question pour son fils Milo de se jeter en arrière, comme le font souvent les enfants, quand il est dans les bras d’un adulte. « Il devait comprendre que si moi je pouvais le rattraper, un autre n’avait pas cette connaissance du mouvement. » La prise de risque est balisée par le papa acrobate. Sans oublier le côté ludique : c’est par le jeu que l’enfant du circassien apprend. « Il devrait y avoir plus de plaines de jeux accessibles aux adultes », s’enthousiasme l’artiste. De la même façon, Michela Henle, contorsionniste, dit beaucoup jouer « comme tous les circassiens », avec ses filles. Ses amies lui disent parfois qu’elles sont ses copies gestuelles ! « C’est comme si, à notre insu, nous transmettions quelque chose à nos enfants, dans le corps. C’est presque génétique », souligne-t-elle. Action, passion et réflexion apparaissent comme les clefs d’une transmission en gestation familiale.

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Isabelle Plumhans