Cirque suisse, un Romand contemporain

Avr/Mai/Juin 2019

Le grand public ne jure encore que par la tradition de Knie ou de Nock. Mais la révolution est en cours : le cirque suisse a commencé à écrire ses pages contemporaines. Une ouverture opérée sans relâche depuis le début des années 90, sous l’impulsion d’activistes de différentes générations.

« Si vous demandez aux Suisses leur vision de la scène circassienne, la plupart évoqueront le cirque traditionnel national Knie et le Cirque du Soleil. Pas mal de jeunes compagnies de talent se créent en Suisse, mais le grand public l’ignore encore… » Yvette Challande sait de quoi elle parle : véritable locomotive du renouveau circassien en son pays, elle a fondé le très renommé Théâtre-Cirqule en 1989, qui allait revêtir le statut d’École de Cirque de Genève en 1993, première du genre en Suisse. À ce jour, l’Helvétie compte deux écoles professionnelles reconnues par la Fédération Européenne des Écoles de Cirque. Et une génération prête à en découdre, malgré l’ombre portée par la tradition.

Pionnière, Yvette Challande défend dès le départ le renouveau de la discipline : « un cirque sans animaux, qui intègre le jeu théâtral et la danse », rappelle-t-elle, selon sa volonté de l’époque. « Au départ, je viens du théâtre mais peu à peu, le cirque a pris le dessus dans mon approche. Et aujourd’hui, tout se mêle : la musique, le cirque, la danse, les arts visuels, la vidéo… Chaque compagnie fait son nouveau cirque ! » Chaque année en octobre, le Théâtre- Cirqule organise un festival qui souligne la créativité des nouvelles compagnies, avec des artistes formés en Italie, en Espagne, en Argentine… Y compris sa fille Titoune, co-fondatrice en 2002 du Cirque Trottola (de l’italien « toupie »), elle-même formée au trapèze à Montréal.

« Les productions de Trottola, très poétiques, font toujours un clin d’œil au cirque traditionnel, tout en s’en distanciant, en le réinventant. » La compagnie tourne en majorité à l’étranger, en France en particulier. « Par ailleurs, comme il n’existe pas de statut d’intermittent ou d’artiste en Suisse », poursuit Yvette, « la plupart des jeunes compagnies de Suisse romande s’installent en France ou en Belgique ».

 

La Criée ©La Criée

©La Criée

Un Élastique Citrique

Même constat de la part de François Pythoud, autre pointure du secteur, qui a également lancé à l’époque avec son épouse Nini la seconde école de cirque suisse : L’Élastique Citrique, à Nyon. « À mes yeux, pour pouvoir vivre du cirque, les jeunes Suisses doivent s’expatrier. Et puis, c’est bien pour eux de voir ce qui se fait ailleurs. On a accompagné des milliers de jeunes en 25 ans. Une petite dizaine sont devenus professeurs. Comme notre fille Juliette, qui travaille au sein de notre école. Notre fils Maxime, après s’être formé à l’Esac, est revenu en Suisse, mais voyage beaucoup avec sa compagnie. »
Son frère, Valentin Pythoud, également diplômé de l’Esac, s’est fixé à Bruxelles. En marge des productions de la compagnie RuspaRocket qu’il a co-créée avec Julien Pierrot et Laura Trefiletti, il tourne notamment au sein de La cosa, de Claudio Stellato. Il revient ponctuellement en Suisse. Dans l’école de cirque de ses parents, avec son frère, il organise notamment La Criée, festival annuel multidisciplinaire (théâtre, danse, sport,…). Il travaille également à Lausanne, dans le cadre d’un spectacle de danse du collectif Delgado-Fuchs. Celui-ci bénéficie d’une convention de subvention de l’Etat de Vaud pour les années 2017-2019. « J’ai été embarqué dans ce projet comme un personnage un peu bizarre. Je suis curieux et aime faire des choses très différentes », sourit ce circassien qui s’intéresse de près à la danse.

 

Politique culturelle

Lentement mais sûrement, une nouvelle vision du cirque grandit en Suisse. En particulier dans les cantons du Valais et du Vaud, où les pouvoirs publics l’ont intégré à leur politique culturelle. Signe de cet élan : alors que depuis 2003 l’Élastique Citrique occupe l’ancienne caserne de pompiers de Nyon, vouée à la démolition, la Ville a finalement décidé d’investir dans la remise en état du site, avec une rénovation achevée en 2016.

Une génération d’artistes nés dans les années 80 poursuit le travail des aînés, en vue d’une reconnaissance du cirque comme discipline artistique à part entière. Figure de proue de cet activisme, Sarah Simili œuvre sur plusieurs terrains. Parallèlement à des études universitaires en biologie, elle a développé dès 2004 l’école d’expression artistique ArtScéniK à Monthey, dans le Chablais. « Avec des amis, on a monté une petite structure de cours qui s’est rapidement agrandie, en passant de 20 à 450 élèves. L’école occupe aujourd’hui 3 salles et une vingtaine d’enseignants. C’est une matrice d’artistes qui y ont découvert le cirque puis se sont expatriés vers de grandes écoles. »
En 2012, Sarah Simili quitte la direction d’ArtScéniK : « J’avais envie d’autres défis. J’avais 28 ans. Je pense que si j’avais passé ma vie dans une école de cirque, en tant que jeune femme, j’aurais reçu peu de soutiens politiques et financiers. J’ai préféré poursuivre ma carrière en tant que metteuse en scène. » Deux ans plus tard, avec sa sœur Tania, diplômée de l’Esac, Sarah crée la Compagnie Courant d’Cirque, qui remporte le prix d’encouragement du Service de la culture de l’état du Valais en 2017. Peu après, elle lance EnCirqué!, premier festival des arts du cirque du canton du Valais.

En plus de tout cela, la jeune femme a présidé la Fédération Suisse des Écoles de Cirque. L’objectif ? « Structurer et organiser les formations en arts du cirque en Suisse, et définir les besoins du secteur. Pour l’instant, les deux écoles professionnelles suisses n’y sont toujours pas reconnues… » Sarah Simili s’est également investie dans ProCirque, l’association suisse des professionnels des arts du cirque, via laquelle un répertoire est publié tous les 2 ans, qui reprend toutes les compagnies. Depuis lors, dans la région, chaque canton fait un petit effort pour débloquer des subsides et, surtout, de plus en plus d’institutions prennent le risque de programmer du cirque contemporain. « Le secteur du théâtre commence à s’intéresser à la scène circassienne. Trois compagnies de cirque du canton ont obtenu des bourses à la création. Une première ! Il en résulte que, depuis peu, toute une vague d’artistes suisses formés à l’étranger reviennent ici pour mettre en place des projets. J’en profite pour faire passer le message. Il est important de continuer à monter des projets ici et de montrer aux circassiens suisses expatriés que des portes commencent à s’ouvrir dans leur pays. » Tous les alpinistes le savent : les plus hauts sommets ne se conquièrent pas en un jour, mais pas à pas.

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Catherine Callico