Jan/Fév/Mars 2017

Ancestral mélange entre l’haltérophilie et la voltige, le main à main est la discipline de cirque la plus écolo qui soit : elle ne sollicite pas d’autres accessoires que les corps eux-mêmes. Venue de techniques belliqueuses, elle a changé d’angle en captant peu à peu notre rêve d’envol.

Quand on sait que le mot « athlète » vient du grec « âthlos » (« combat »), on ne s’étonnera guère des origines guerrières du main à main – origines communes à de nombreux sports de lutte à travers le monde, du gouren breton au ssirûm coréen. Cette ascendance est confirmée par le Groupe Acrobatique de Tanger (GAT), dont les portés trouveraient leur source au 15e siècle dans la confrérie du sage soufi Sidi Ahmed Ou Moussa. « À l’époque se réunissaient autour de lui des combattants d’un genre particulier », explique Sanae El Kamouni, directrice du collectif. « Capables de se grimper les uns sur les autres dans de vertigineuses pyramides humaines, ces guerriers étaient recrutés pour franchir les murailles ennemies, avant d’être mis à contribution pour repérer, dans le désert, des caravanes étrangères ou d’éventuels dangers. » Les acrobates qui perpétuent aujourd’hui cette tradition ancestrale sur la plage de Tanger ont surtout gardé l’aura mystique de cet héritage, loin de toute velléité pugilistique. Halka, le nouveau spectacle du GAT récemment présenté aux Halles de Schaerbeek avant le Zomer van Antwerpen cet été, en témoigne : en matière de main à main, c’est bien d’envol qu’il s’agit avant tout. « Notre corps acrobatique est un pied de nez aux frontières qui veulent nous empêcher de voler », résument les soufflants acrobates.

À travers les décennies, nombreux furent les pionniers du geste qui posèrent les bases plus artistiques de ces jeux de corps aux emboîtements infinis : mains sur mains, pieds sur cuisses, mains sur tête, pieds sur épaules, etc. Comme sources, les historiens citent notamment les Athéna, un duo composé d’un sculpteur et d’une gymnaste, les premiers à explorer, en 1921, le potentiel plastique et esthétique des techniques du main à main. Très vite, ils sont imités à travers les scènes de music-hall de toute l’Europe. Le principe ? Des figures juxtaposées, entre lenteur maîtrisée et forces équilibrées, liée en un numéro de quelques minutes.

Une discipline de confiance

Dès les années 80, la discipline trouvera naturellement le chemin des nouvelles écoles de cirque, d’où sortiront quelques duos légendaires, notamment en France : Abdeliazide Senhadji et Mahmoud Louertani, fondateurs du collectif XY, mais aussi Anne et Mikis de la Compagnie du Fardeau, Bonaventure et Titoune du Cirque Trottola, Victor et Kati du Cirque Aital,… Au fil du temps, le main à main se fait plus dynamique que statique, flirte aussi bien avec la propulsion explosive que la lenteur exacerbée, se frotte à la danse et l’humour, et mélange tous les profils (homme-homme, femme-femme, homme-femme). Aujourd’hui, de nombreux collectifs uni-disciplinaires lui sont dédiés, du mythique XY (Le Grand C) à la compagnie Un loup pour l’homme, de La Meute au tout neuf « Projet pdf », composé de pas moins de 18 porteuses et voltigeuses.

C’est aussi la discipline de cirque où l’on trouve le plus de couples amoureux. À l’instar de Philippe Droz et Elsa Bouchez, créateurs de la s.cie du Bourgeon à Bruxelles. « C’est une discipline de confiance, où on est tout le temps amené à se toucher et à se sauter dessus, donc sans doute plus facile à pratiquer pour un couple », sourit Elsa. Tous les deux formés par Slava Kukushkin à l’Esac, ils ont d’abord roulé leur bosse avec la Cie Un de ces Quatre ou Side-Show avant de se lancer en duo pour leur nouveau spectacle en préparation, E-no-sens, entièrement basé sur le main à main. « C’est la seule discipline où l’on n’a pas besoin d’agrès. Le corps est notre seul matériel. On le pratiquer partout, ce qui nous rend très libre. » Au départ de leur spectacle, il y a une histoire… de mains, logiquement ! « Ma grand-mère était professeur de piano et depuis toute petite, je vois ses mains courir sur le clavier, comme une chorégraphie. En 2013, on a filmé ses mains, des mains de 90 ans, pour garder une trace. Et nous avons commencé une recherche sur le main à main en même temps que l’image et la musique de la vidéo nous accompagnaient », explique Elsa.

Pour le duo, la discipline n’est clairement pas juste une démonstration de force. « Ce qu’on aime dans le main à main, c’est que c’est fort et fragile à la fois. Comme ces doigts abîmés qui cherchent les notes. Notre discipline, c’est cet équilibre entre force et fragilité », développe le duo. « De loin, quand on voit une figure, elle a l’air solide, nette, mais quand on se rapproche, on voit que tout le corps est toujours en mouvement. L’équilibre, ce n’est qu’un déséquilibre qu’on rattrape ! Là où, avant, nous aurions essayé de masquer ces failles, nous y voyons aujourd’hui une sensibilité intéressante et vraie ».

Elle n’est pas fluette, lui n’est pas un colosse, mais tous deux ont trouvé leur géométrie idéale, persuadés que la réussite tient du tempo, plus que de la puissance. « Le porté, c’est beaucoup de gainage, de placement », précise Philippe. « Si c’est bien aligné, ça ne demande pas une force dingue. Une montée en main à main peut être horriblement lourde ou passer comme de la crème, ça dépend du tempo. C’est pour ça que tout le travail de base est important. Au début, on travaille des figures basiques qui ne payent pas de mine mais si ces figures sont bien ancrées, tout est plus facile après. »

Reste tout de même quelques fameuses marches avant d’atteindre les « Everest » de la discipline… comme le « salto rattrape » : le voltigeur, en pieds-mains, fait un salto arrière, avant que le porteur ne le rattrape. Dans une telle figure, des années de pratique. Et dans le main à main, des millénaires d’audace…

L’œil du maestro

Gymnaste de formation, Fabrice Berthet a d’abord voltigé en équipe nationale française d’acrosport. Professeur à l’École de Cirque de Châtellerault (France) ensuite, il a épaulé d’anciens élèves devenus le collectif Akoreacro, à qui il continue de donner un coup de main (à main) tout en enseignant désormais à l’Esac.

Quel serait le secret du main à main ? « Il faut aller dans le sens du porté, avoir la bonne sensation. Le porteur doit être là, attentif, et le voltigeur doit être dans la confiance. C’est aussi quelque chose qui s’apprend, la confiance ! Le travail doit s’alléger grâce à l’alignement, l’économie d’énergie, la synchronisation dans les propulsions dynamiques. Il y a une osmose à trouver. On a beau étudier toute la biomécanique des gestes, l’aspect scientifique ne suffit pas, il faut se l’approprier par l’habitude et la confiance. »

Les profils de main à main semblent en pleine mutation. « Ça s’explique par les méthodes d’apprentissage qui ont évolué, notamment grâce au rapprochement entre cirque et sport. Avant, on croyait qu’il fallait être fort et puissant mais aujourd’hui, on s’aperçoit que si on améliore la précision technique, on peut soutenir un voltigeur sans avoir une puissance extraordinaire. C’est pour cela qu’on voit de plus en plus de porteuses ! »

Mode d’emploi

Montée nuque-nuque, pieds-mains

D’apparence fluide et ravissant, cet enchaînement de main à main est constitué de deux figures dangereuses, qui rappellent que la loi de la verticalité ne tolère guère d’exception.

Par LOÏC FAURE

  1. Préparation. Concentration et petit balancé latéral pour donner de la vitesse au mouvement.
  2. La voltigeuse dépose ses épaules sur celles du porteur. Leurs têtes sont « nuque contre nuque ».
  3. Nuque-nuque. Les épaules bien en arrière et les têtes bien droites, les acrobates sont « empilés ».
  4. Préparation. La voltigeuse glisse ses pieds dans les mains du porteur et pose les mains sur ses épaules.
  5. Déploiement. Dans un tempo très précis, rythmé par les bras du porteur, la voltigeuse se déroule.

6a. Tout baigne. Arrivée en pieds-mains, bien équilibrés, sur le bon axe.

 

6b. Rien ne va plus. Mauvais Axe… Le porteur doit lâcher les pieds pour minimiser la chute de la voltigeuse !

Tags :

Hyperlaxe Par la compagnie Te Koop

Il faut tout construire pas à pas, sans forcer. Dans la vie, comme sur scène. C’est une des leçons de ce beau duo, peu ordinaire, que construisent patiemment, sous nos…

Driften Par la compagnie Petri Dish

C’est au Zomer van Antwerpen, cet été, dans un entrepôt désaffecté en pleine zone industrielle, que nous avons découvert Driften de Petri Dish. Un lieu qui collait à merveille à…

Système C

À Bruxelles, le cirque pousse aussi entre les pavés : à côté des lieux « consacrés », une myriade de lieux « bis », parfois éphémères, permettent de s’entraîner, de se croiser, de continuer à...

« Apprendre à faire de l’art ne suffit plus »

Comment pourrait s’écrire l’avenir de la production et de la diffusion en Fédération Wallonie-Bruxelles ? Depuis mars 2015, une « Plateforme des métiers de développement des arts de la scène », réunissant une...

Taillés pour tourner

Se passant volontiers de mots, les spectacles de cirque se prêtent particulièrement bien aux tournées internationales. Mais comment y accéder ? Réseaux officiels, contacts personnels et créativité constante structurent cette dynamique...

Diffuser, c’est leur métier

Nécessaire… et méconnu. Ainsi pourrait-on qualifier le métier de « diffuseur » de spectacles. La conscience monte de l’utilité d’une profession longtemps laissée dans l’ombre. En quoi consiste ce travail ? Trois « attachées...

Les moyens de ses idées

Créer un spectacle de cirque implique une recherche opiniâtre de moyens. S’il n’existe pas de recette miracle pour parvenir à ses fins, le but est commun à tous les projets :...

La mécanique du rêve

Découvrir et maîtriser les notions de production et de diffusion, ce n’est pas un luxe administratif ou un supplément de béchamel. Ces deux axes forgent la viabilité d’une œuvre et...

Isabelle Wéry

Isabelle Wéry est actrice formée à l’INSAS. Elle est chanteuse et metteuse en scène. Elle écrit pour le théâtre (La Mort du Cochon, Le Bazar des Organes,...). Son roman Marilyn...

À nos fantômes

Cirque et cinéma peuvent-ils s’enlacer ? Dans les coulisses du spectacle « À nos fantômes », les acrobates Sarah Devaux et Célia Casagrande-Pouchet, de la Compagnie Menteuses, joignent leurs forces…

Naviguez dans le numéro

L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).