« Apprendre à faire de l’art ne suffit plus »

Jan/Fév/Mars 2017

Comment pourrait s’écrire l’avenir de la production et de la diffusion en Fédération Wallonie-Bruxelles ? Depuis mars 2015, une « Plateforme des métiers de développement des arts de la scène », réunissant une vingtaine de personnes et de structures de production-diffusion, a décidé d’empoigner fermement la question. En juin 2015, une lettre était ainsi remise à Joëlle Milquet, alors Ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dans le but « d’attirer [son] attention sur une profession qui, si elle est indispensable pour les artistes et le secteur de la création, n’est pas toujours reconnue, ni financièrement, ni statutairement, ni à la mesure de son expertise ». Fabien Defendini, responsable de production au sein de l’asbl Pola et porte-parole de la plateforme, nous éclaire sur les enjeux qui valent peut-être pour tous les secteurs – cirque compris.

Imaginons un jeune circassien qui veut mener seul son projet de spectacle. Est-ce possible aujourd’hui ?

C’est peut-être dur à entendre, mais ce serait d’une effroyable naïveté. Aujourd’hui, diffuser son travail n’est plus uniquement une question de force du sujet, de qualité ou de volonté de créer. Ces éléments ne suffisent plus pour être rendu visible sur un marché de l’art. Cette visibilité se construit, y compris en amont. Dans les écoles d’art, on vend parfois l’utopie d’une « grande création européenne humaniste », alors qu’au sortir de leurs études et par la suite, seuls tiendront ceux qui ont assimilé la dimension de réseaux, de production et de diffusion. Ceux qui sont limités à leur inspiration vont avoir beaucoup plus de mal à exister professionnellement en tant qu’artistes, car ils n’auront pas les outils.

 

On dirait presque que vous parlez de lutte commerciale ?

N’est-pas le cas ? Pour vivre, les artistes ne doivent-ils pas vendre leur spectacle ? Même si le monde des scènes n’aime pas trop parler de cela, la logique compétitive est très forte entre diffuseurs. Je pense donc que le secteur n’a pas vraiment le choix : il doit intégrer des logiques de management, car ce qui va faire la différence, c’est comment un artiste va pouvoir « valoriser sa marque de fabrique ». Il y a comme un mot d’ordre : « Singularise-toi à l’intérieur de la communauté artistique pour exister ». Certains artistes sont rebutés par cette idée de « management ». Mais d’une part, on ne peut pas nier cette compétition, vu l’abondance de propositions sur un marché assez étroit. Et d’autre part, je pense que l’artiste doit transposer ces logiques « commerciales » en les comprenant de l’intérieur et en les détournant à son avantage.

 

Comment ?

D’abord, en se formant à la gestion de son projet, en se mettant au parfum de ce que signifie une asbl, un budget, un bureau de gestion, une mise sous contrat, etc. Il existe aujourd’hui des ateliers, des stages,… On est moins fragile quand on connaît les notions, quand on peut dialoguer avec les bons mots. Ensuite, en choisissant ses partenaires, en sortant des sentiers battus parfois, en acceptant que créer un spectacle peut aussi concerner la création de nouveaux chemins de production.

 

Votre plateforme veut œuvrer à la professionnalisation des métiers de développement. Les compagnies ont toutefois bien du mal à pouvoir payer un attaché de production ou de diffusion…

 

C’est bien sûr la question de fond : celle du financement des métiers de l’art. Nous revendiquons notamment des budgets spécifiques destinés aux métiers de développement, mais nous nous interrogeons aussi sur ceux des compagnies : comment se fait-il que lorsqu’il doit faire des économies sur son budget, l’artiste sacrifie souvent le poste de responsable de production-diffusion ? C’est une économie malheureuse, puisqu’elle porte préjudice à la visibilité du projet. Ne pourrait-on imaginer qu’un budget soit exigé à ces postes pour les demandes d’aide à la création ? Et qu’ils soient financés en conséquence…

Tournez méninges

Quelques définitions tricotées maison pour y voir plus clair (ou pas) dans le jargon de la production-diffusion.

 

Production.

Ce mot étonnant est un vrai canif suisse : il sert à tout (dire) ou presque. La production, c’est d’abord l’effort accompli pour rassembler les moyens de monter un spectacle. De façon plus particulière, c’est l’organisation du montage financier d’une œuvre. Enfin, le mot « production » peut désigner l’œuvre elle-même, en cours de diffusion (exemple : « Il tourne beaucoup avec sa dernière production »).

 

Résidence.

Il s’agit du temps et de l’espace offerts par un lieu à un artiste pour y travailler. Un sens relativement univoque, mais une interprétation totalement disparate. Certaines résidences sont partiellement payantes (donc pas tellement « offertes »), certaines proposent un accompagnement artistique et d’autres pas du tout,… Mais tout artiste est en quête de « résidences », parce qu’il a besoin de temps et d’espace pour travailler.

 

Moyens.

Lorsqu’un artiste monte un projet, les « moyens » constituent tout ce qui lui sera nécessaire pour y arriver (des espaces de travail, une équipe, du matériel,…). Plus spécifiquement, les « moyens » peuvent aussi signifier tout simplement « l’argent ». On précisera que dans le secteur, le mot « moyens » est alors généralement utilisé avec « trop peu de », très rarement avec « trop de »…

 

Argent.

Nul besoin de définir l’argent (allez : c’est la monnaie, métal, papier, virtuelle). En Fédération Wallonie-Bruxelles, les projets peuvent bénéficier de pas mal de résidences (voir plus haut), mais les moyens (voir plus haut aussi) de production en argent manquent encore trop souvent. La diffusion est donc le « nerf de la guerre » parce qu’elle génère enfin, parfois, de l’argent. Et les artistes, malgré la légende, ne vivent pas que d’eau fraîche.

 

Diffusion.

La diffusion est un travail de passeur. C’est bien sûr la vente d’un spectacle, donc sa tournée. Mais c’est aussi le faire rentrer dans ses frais, de ceux qu’il a engagés dans sa création et ses répétitions. C’est surtout lui faire rencontrer son public. Le « meilleur », celui qui est fait pour lui. Et ça, ça passe par un travail auprès des programmateurs qui, à leur tour, se feront passeurs auprès de leur public.

 

Réseau.

« Réseauter », c’est tisser du lien. Une capacité essentielle, dans le secteur de l’art. Parce qu’on parle de transmettre des émotions. Parce qu’on parle de vie et de sens. Parce que rien n’est plus précieux qu’un contact réel entre un programmateur et un diffuseur, une conversation entre un directeur de lieu et un artiste, une première émotion partagée, pour pouvoir accrocher l’attention. Et de fil d’émotions en fil d’émotions, atteindre le public.

 

Mutualisation.

Mutualiser, c’est mettre en commun. Un idéal qui permet un travail plus efficace entre les métiers de production et diffusion. La « mutualisation » permet donc de partager des moyens et des questions, pour que chacun y gagne. Le principe est fécond, positif et nécessaire. Toutefois, dans le chef des pouvoirs subsidiants, le mot « mutualisation » a parfois l’air de se muer peu à peu en mot poli pour dire « réduction de moyens », ce qui est nettement moins encourageant.

 

Stratégie.

Un mot que les artistes n’aiment guère, mais qui est vital. Dans un monde de création où l’offre est pléthorique, les talents nombreux et variés, l’importance de se distinguer est grande. Il faut donc pouvoir établir un « plan d’attaque ». Contacter les bons programmateurs, cibler les lieux de résidence, préparer le chemin de la diffusion,… Un vrai business plan. Mais qui tutoie le sensible et l’humain. Quand même !

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.