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Et pourtant, elle tourne !

Oct/Nov/Déc 2019

La roue, dit-on, est la plus belle des inventions humaines. Le cirque adore ce cercle, auquel il doit son nom (venu du « circus » latin). Cinq spécialistes nous emmènent pour un petit tour sur leur agrès circulaire, au fil d’une balade qui démontre que chaque roue, par son originalité et ses exigences, est loin de tourner en rond.

Le cercle et le cirque, ce n’est pas une histoire de passion. C’est carrément la fusion ! Sous l’impulsion de Philip Astley en 1768, le cirque « moderne » s’est d’abord défini par la circularité de sa piste où courraient les chevaux. Le « cercle » a donné son nom à cet art nouveau : « circus », puisé dans l’Antiquité romaine alors en vogue. Si le cercle fait tourner la tête du cirque, l’usage des agrès circulaires reste relativement récent, comparé aux trapèzes et autres jeux de cordes, millénaires. Parmi les inventions originales, le roue Cyr n’a pas encore 30 ans ! Petit tour d’horizon d’histoires et de pratiques, en cinq mouvements rotatifs – et non exhaustifs.

 

La roue de la mort

Nul agrès n’a un nom aussi percutant. Levier marketing ? Pas seulement. Inventée dans les années 30 aux USA, cette roue disparaît régulièrement en raison de sa dangerosité. Mais elle revient toujours – à Las Vegas, au Cirque du Soleil et même en Belgique ! L’acrobate court dans le cercle et à l’extérieur, parfois à 20 mètres de haut, garantissant une dramaturgie rudimentaire basée sur l’alternance d’effroi et de soulagement.

Joppe Wouters (Circus Marcel)

« Courir les yeux bandés en faisant de la corde à sauter à l’extérieur de la roue, ce n’est pas du tout mon truc ! J’ai fabriqué mon propre agrès parce que j’adore les défis techniques. Ma roue fonctionne avec un axe décentré et un contrepoids humain (un musicien sur une chaise !). Même si je reste dans la roue, elle mérite son nom : elle renvoie à un péril ancien, c’est impossible à sécuriser et la moindre chute est dangereuse. Il y a un risque, mais ici, la roue raconte surtout le lien entre deux personnes, à un tout autre rythme ! »

 

Le cerceau aérien

Logique que le cercle ait son mot à dire dans la conquête des hauteurs, à côté des célèbres trapèzes fixes ou volants. L’idée de suspendre un cerceau de métal à un cordage remonte en des temps immémoriaux, et elle a fait florès autour du globe. La grâce et la fluidité qui enrobent ce cercle cachent (à peine) les hautes compétences acrobatiques, voire contorsionnistes, qu’il réclame.

Summer Hubbard (Double Take – Cinematic Circus)

« Je faisais de la gym, et je me souviens avoir vu une amie au cerceau aérien. J’ai été soufflée. Comment bougeait-elle si gracieusement ? J’ai voulu essayer moi-même et c’est là que j’ai compris: en fait, ça fait très mal ! (rires) Le cerceau est en acier, le diamètre est petit, tu mets tout ton poids sur des mini endroits du corps que tu n’utilises jamais comme appuis… La récompense, c’est le plaisir de l’exploration. C’est un agrès ouvert à 360°. Tu peux jouer dedans, à l’extérieur, en diagonale, en suspension. Le cerceau devient un petit monde en lui-même ! »

 

La roue allemande

Un acrobate, bras et jambes tendues, au milieu d’une roue : l’image frappe les esprits, tant elle rappelle L’homme de Vitruve dessiné au milieu d’un cercle et d’un carré par de Vinci. C’est, dit-on, le fils d’un maréchal-ferrant allemand qui déposa le brevet de cette roue en 1925. D’abord sportif et même olympique, son usage vint au cirque 60 ans plus tard, rejoignant les disciplines enseignées en écoles supérieures, au Cnac par exemple.

Arno Wauters (Circo dell’ Fuego, festival Acrobats)

« Tout est une question de timing. La roue pèse entre 40 et 50kg. Elle va aller où tu vas ! C’est comme une danse à deux. La grande différence avec la roue Cyr, c’est que tu peux la lâcher, elle tient toute seule. Tu peux donc introduire des mouvements d’acrobatie pure, une sortie en salto, un flic avant, un saut sur les mains… L’agrès a l’air « lourd », mais il y a plein de chemins à explorer. Je le pratique en solo et en duo. J’aimerais un jour travailler à 3 ou 4 dans la roue. Je n’ai encore jamais vu ça ! »

 

Le hula hoop

Des siècles qu’on se déhanche plus ou moins adroitement pour faire tourner l’engin autour de son bassin. Dans la Grèce antique, on l’utilisait déjà (en branches de vignes, pas à paillettes) pour faire de l’exercice. Sa commercialisation sous forme plastique, à la fin des années 1950, universalisera le hula hoop. Gourmand de défis, le cirque s’empare de l’objet dans la foulée et en fait une de ses disciplines officielles.

Mary Schroeder (Compagnie Hopscotch)

« Le hula hoop, c’est un jouet d’enfant. D’habitude, les agrès de cirque ne sont pas du tout des jouets, ils semblent inaccessibles, comme le mât chinois, le cerceau, etc. Je joue avec cette familiarité. Le public perçoit tout de suite que ce que je fais avec les hula hoops n’est pas normal ! Je jongle avec les pieds, je fais de l’acrobatie… Mais je garde l’ingrédient de joie, qui rassemble les spectateurs. Je me réjouis d’explorer d’autres couleurs, parce que l’enfance n’est pas que le plaisir, c’est aussi la fragilité, les doutes. »

 

La roue Cyr

Pure expression du cercle, la roue comme seul agrès acrobatique remonterait à la dynastie chinoise Tang, vers 700. Il faudra cependant attendre 1.300 ans (de semi-oubli) pour qu’elle ressurgisse. Ce sera en 2003, sous l’action du Québécois Daniel Cyr. Forgeant depuis les années 90 un agrès et un vocabulaire nouveau, il dévoile sa roue au Festival Mondial du Cirque de Demain et s’assure une solide postérité.

Julia Tesson (diplômée de l’Esac en juin 2019)

« Ce n’est pas un coup de foudre ! Au début, tourner ainsi me rendait malade (rires). Puis tu t’habitues… et j’ai été séduite. La roue Cyr est un objet qu’on manipule et qui peut nous manipuler aussi. Elle mobilise tout le corps, tout en relevant de la jonglerie, pour la précision. Comme elle n’est pas attachée, soit elle tourne, soit elle est posée au sol, soit tu l’as à la main. C’est un objet tellement « simple » : un cercle. À mes yeux, c’est justement la grande clarté de cette forme qui permet une expression complexe. »

Cerceau aérien © Laurent Ancion

Hula hoop © Laurent Ancion

Roue Cyr © Laurent Ancion

Roue de la mort © Laurent Ancion

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.
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