L’étincelle, (escar)bille en tête

Avr/Mai/Juin 2016

Quelle étincelle peut allumer l’envie de créer un spectacle ? On trouve de tout : une idée, un mouvement technique, une rencontre, un espace scénique, un nouvel agrès, un état d’esprit, une histoire lue dans un journal,… L’impulsion des artistes de cirque fait feu de tout bois.

Le moteur des circassiens n’est pas bien différent de celui des voitures. D’un côté, des pistons, de l’essence, une bougie. De l’autre, des muscles, de l’énergie et l’inspiration ! Dans les deux cas, l’étincelle provoque le voyage. Mais là où les turbines mécaniques refroidissent à l’arrêt, le turbo des artistes ne s’éteint jamais vraiment. C’est le constat défendu par ces artistes qui nous invitent au seuil de leur création, pour en comprendre l’impulsion. Tout part d’une étincelle certes, mais qui ne surgit que par la magie d’un feu de braises qui couve dans les cervelles, attisé par une certaine intranquillité, une urgence permanente à redonner du sens au monde en y insufflant ses mots, son corps, ses images. Il faut parfois peu de choses – un objet, un agrès, une histoire, une déformation physique, un mouvement – pour que les flammes repartent. Reste ensuite à souffler de la technique et de l’imagination pour transformer le matériau en brasier. Petit tour non-exhaustif de ces étincelles imprévisibles qui donnent envie de commencer l’écriture d’un spectacle.

 

Un objet

Chez Chaliwaté, l’éclair (de génie) est parti d’un manche de parapluie. Avant que n’existe « Joséphina », Sandrine Heyraud et Sicaire Durieux sont tombés amoureux d’un bout de parapluie cassé. « En se baladant dans la rue, on l’a trouvé par terre », se souvient la charmante acrobate. « On l’a gardé, sans vraiment savoir ce qu’on en ferait, puis on l’a emmené avec nous pour faire un stage de théâtre d’objets à Buenos Aires, en Argentine. À la fin du stage, c’est de lui qu’est venue l’idée d’un corps de femme qui complèterait les objets manquants ou cassés dans l’appartement ». Ceux qui ont vu ce petit bijou de théâtre visuel se souviennent sans doute d’un homme s’abritant d’une pluie invisible avec un manche de parapluie, les tendres épaules d’une femme se transformant en ombrelle humaine pour finir de protéger l’âme en peine. D’autres « babioles » sont venues ensuite titiller les idées. Un petit moulin à tamiser la farine, trouvé aux puces, s’est avéré idoine pour saupoudrer de blanc les cheveux d’Alfred, personnage solitaire et vieillissant porté par Sicaire Durieux. Plus tard, c’est un pot en terre cuite qui a provoqué la création d’« Ilô », fable acrobatique sur la problématique de la sécheresse ! La jardinière géante a fait pousser l’inspiration d’un spectacle qui fait depuis le tour du monde.

 

Une feuille et un stylo

On a tendance à croire que les circassiens sont toujours en mouvement mais parfois, la création démarre à l’arrêt, les pieds sous la table, avec seulement les neurones qui gigotent. C’est la méthode que prônent Bastien Dausse et François Lemoine de la compagnie Barks. « On prend une feuille, des crayons et on écrit », précisent les deux compères, auteurs des « Idées Grises ». « On ne se donne aucune limite pour imaginer des pistes, visualiser des scènes. Le cirque, ce n’est pas juste le plateau, c’est prendre le temps de la réflexion avant. On commence par écrire des textes, des idées, des titres, pour quand même se fixer un cadre. Le titre amène un univers. Sinon, on a tellement d’idées qu’on s’éparpille ». Dans les bien-nommées « Idées Grises », il sera question de perception de l’apesanteur et du temps. De leurs idées les plus folles couchées sur le papier sont nés les moyens techniques et scénographiques qui permettent de nous faire ressentir l’espace et le temps différemment : recherches avec l’aide du Centre National d’Etudes Spatiales, travail d’illusion avec un rétroprojecteur et systèmes mécaniques pour suspendre la gravité et le temps.

 

Une rencontre

Axel Stainier, Nicolas Arnould et Sophie Leso se sont rencontrés sur le spectacle « Complicités » réunissant des artistes et des personnes handicapées mentales. Quelques temps plus tard, Sophie Leso croise Axel Stainier dans le train. « Là, Axel, qui n’est pas quelqu’un qui s’exprime beaucoup par les mots, me dit : ‘J’ai envie de faire un spectacle avec toi’ », se souvient Sophie Leso. Ni une ni deux, la metteuse en scène décide de poursuivre cette rencontre par le chemin artistique. « Dans la création, on n’a pas le même rapport que dans le quotidien. On peut apprendre à mieux se connaître ». Les voilà tous les trois embarqués dans « Hyperlaxe ». « Quand on a cherché la définition de ‘hyperlaxe’, on s’est rendu compte que c’était une caractéristique physique répandue chez les personnes trisomiques comme Axel. On a eu envie de transposer cette souplesse au niveau des idées : comment trouver cette liberté dans la façon de penser, d’être avec les autres ? ».

 

Une technique

Chez les Argonautes, la création commence souvent par l’envie d’essayer de nouvelles techniques. Pour « Pas Perdus » notamment, tout est parti d’une batterie et du désir d’exploiter la musique autrement. « On avait une batterie et on s’est demandé ce qu’on pourrait faire avec, comment la détourner. On a alors eu l’idée du lancer de baguettes de batterie à distance, ce qui a déclenché tout le volet musical », se souvient Philippe Vande Weghe. Pour « Entre d’Eux » aussi, même si l’inspiration est venue d’une histoire, celle d’une relation muette et passionnelle, l’envie était de raconter ce non-verbal par la performance, notamment dans ce duo amour-haine dansée à coups de combinaisons à scratch. « Le plus difficile dans tout ça, c’est de réussir le geste sans quitter le récit, de gommer la performance pour ne pas perdre la situation ».

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).