Avr/Mai/Juin 2016

Propulsant les circassiens belges jusqu’en Asie, Luc Petit aime rêver en grand, où qu’il soit, sur la plaine de Waterloo avec « Inferno », dans une salle colossale en Chine… ou dans son atelier discrètement installé près du parc Josaphat, à Schaerbeek. Une base secrète dont nous avons poussé la porte.

S’infiltrer dans l’atelier de Luc Petit, c’est un peu comme pénétrer dans les bureaux de la CIA : interdiction de prendre des photos, de décrire les idées griffonnées au marqueur sur le grand tableau blanc, ou de donner les noms des protagonistes. Les recherches en cours sont top secrètes ! Au sein de son « pôle créatif », sis le long du Parc Josaphat à Schaerbeek, Luc Petit, créateur belge tout-terrain, mijote des spectacles susceptibles de remporter des concours lancés par de colossales salles de théâtre en Chine ou en Arabie Saoudite, parfois même pas encore sorties de terre. En compétition avec d’autres spécialistes du gigantisme circassien, comme Franco Dragone ou le Cirque du Soleil, le metteur en scène ne veut rien laisser filtrer.

Un petit tour dans le bureau de ses infographistes permet tout de même de glaner quelques indices sur la « méthode » Luc Petit et les outils qui ont fait sa réputation. On y découvre une petite armée de créateurs numériques, modélisant des scènes de spectacle en 3D. On se croirait dans un studio Pixar, en nettement plus … « Petit », mais avec un même talent pour l’animation. A l’image, sur une bande-son hollywoodienne, le plateau d’un mystérieux théâtre chinois prend vie, des fontaines jaillissent, des samouraïs volent au sommet de bambous géants, de perches en mât chinois, le toit en toile de barges flottantes devient trampoline, des acrobates aériens bondissent au-dessus de trains reliant le nord de la Chine à la Russie. Il s’agit ici d’adapter une légende chinoise : expulsés de leur village, une fille et son grand-père vont se former aux arts martiaux auprès d’un singe guerrier. S’il faut une salamandre pour cracher un peu de feu dans telle scène d’action, qu’à cela ne tienne : une infographiste puise dans sa banque de données la photo prête à l’emploi d’un artiste et l’inclut dans l’image. Même si de nombreuses recherches, comme le « storyboard », continuent de se faire sur le papier, l’ordinateur reste indispensable pour visualiser les tableaux, créer la bande-annonce du spectacle en compétition, tester des lumières, etc.

On en oublierait presque qu’il s’agit d’art vivant tant les effets spéciaux illuminent ce tonitruant film promotionnel. Pourtant, malgré le feu d’artifice technologique, rien n’est encore gagné. « Ça fait un an et demi qu’on travaille sur ce projet », précise Luc Petit. « Et même si on finit par signer le contrat, on ne pourra jamais être sûr que le projet se fera tant qu’on ne sera pas là-bas, en train de le faire ». Le florissant marché chinois fait rêver beaucoup de créateurs en Europe mais n’est pas toujours l’eldorado qu’on croit. « Comme ils doivent aller vite, les Chinois achètent une expérience, un savoir-faire en Europe mais avec ce savoir-faire, ils veulent qu’on fasse du Chinois. Il faut savoir adapter une légende chinoise à notre façon, mais qui doit devenir la leur ! Ce n’est pas toujours facile de négocier avec eux ».

Art ou business ? Luc Petit enjambe l’un et l’autre sans complexe. Il a d’ailleurs fait ses premiers pas en réalisant des films publicitaires avec des funambules pour illustrer les crédits bancaires. A l’aise sur le fil entre culture et économie, il a imaginé aussi bien des conférences spectaculaires pour une célèbre marque de café que les spectacles participatifs de « Décrocher la Lune » à la Louvière. Lui qui a créé la parade d’EuroDisney, co-dirigé le festival Juste pour Rire à Montréal, mis sur pied une soirée urbaine indienne avec Shakira à Venise ou mis en scène « Inferno », le spectacle d’ouverture des commémorations de la Bataille de Waterloo, le reconnaît volontiers : son terrain de chasse, ce sont les grosses machines. Avec la surenchère que ça sous-entend : « Les gens veulent des choses de plus en plus compliquées : du film, des acteurs, des danseurs, et tout ça, en toujours moins de temps ! ».

 

Petit mais costaud

Calculette acrobatique

800. C’est le nombre d’amateurs mobilisés pendant deux ans dans les ateliers participatifs de « Décrocher la Lune ». Dans les ateliers de couture par exemple, les Louviérois ont créé 450 costumes avec des stocks de vieux vêtements. Au final, le spectacle se joue sur 10 scènes en même temps, sur plus de 1500 mètres de travelling. « Quand on investit une ville, c’est plus proche d’un tournage de cinéma que d’une mise en scène de théâtre », explique celui qui a hérité de l’événement-phare de La Louvière quand son fondateur, Franco Dragone, est parti habiller les shows de Céline Dion à Las Vegas.

22 millions. C’est le budget en euros d’un spectacle commandé par une salle de spectacle en Chine. Contre 15 millions d’euros pour une soirée indienne à Venise ou 500.000 euros pour « Décrocher la Lune ». « Ce n’est pas parce qu’on fait des spectacles gigantesques qu’on perd son âme », affirme le créateur. « Quand on a un circassien au milieu de 200 acteurs, il y a de multiples manières de concentrer l’émotion sur lui. Toucher le public malgré l’immensité, c’est comme ménager des scènes intimistes dans un grand film d’action », sourit celui qui a notamment convié le duo clownesque des Okidok dans le dernier « Décrocher la Lune » en 2015.

20 indications/minute. C’est le rythme auquel se font les « tops » pendant un spectacle de Luc Petit. « Quand tu as 1500 personnes sur un spectacle, tu ne peux pas les réunir pendant six mois de répétition, mais tu as trois jours sur place, parfois moins. Du coup, il faut tout anticiper. Tout est écrit dans un tableau excel et, comme un script en télé, une des mes assistantes fait le ‘topage’. On peut avoir jusqu’à 20 indications à la minute pour lancer les éclairages, les feux d’artifice, les projections, les entrées de tel acteur ou de la cavalerie ».

360°. « Je veux que les gens n’aient pas assez de leurs yeux pour tout regarder autour d’eux », souligne le boulimique metteur en scène, du très sportif « Peter Pan » en 2012 notamment. Sur chaque spectacle, il s’entoure de sound designers, magiciens, circassiens, artistes de rue, scénographes, spécialistes du mapping vidéo comme Dirty Monitor, et autres mélanges volontiers baroques. « Ce que j’aime, c’est éclater les codes ! ».

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).