Objectif Zinneke

Avr/Mai/Juin 2016

Le 21 mai, la Zinneke Parade envahira Bruxelles. Pour l’instant, c’est dans les zinnodes que se prépare cet ambitieux projet biennal. Des dizaines d’ateliers fourmillent d’idées créatives. Et le cirque est de la partie, outil d’expression et de dialogue, comme dans cette zinnode de Cureghem.

Ils sont une vingtaine, en deux lignes face à face, chacun tendant devant lui une massue de jonglage. Tour à tour, ils s’élancent dans cette haie qui s’élèvera juste avant leur passage, comme une vague. Faire confiance aux autres, s’assurer qu’on ne prendra pas de coups sur le front, tenter le coup les yeux fermés pour relever le défi jusqu’au bout. Le jeu grise.

Ces preneurs de risque ont entre 10 et 14 ans, filles et garçons. Doua, Salman, Adam, Jessie et leurs camarades participeront le 21 mai à la Zinneke Parade. Depuis janvier, ils préparent leur participation au grand rassemblement qui traverse le cœur de Bruxelles tous les deux ans. À la fin de cette semaine de stage, tenue en février, le groupe devra se faire une idée plus précise de ce qu’il proposera avec sa zinnode « Cureghem ».

Une zinnode désigne ces projets de quartier regroupant plusieurs acteurs associatifs. Les 24 zinnodes réparties dans les différentes communes bruxelloises formeront la parade carnavalesque. Depuis Bruxelles 2000, capitale européenne de la culture, notre capitale mobilise ainsi ses forces vives dans une fête qui révèle les multiples visages de la ville avec un souci tout particulier aux mélanges des genres et des publics.

Cogitation

Une zinnode ne part pas vraiment d’une page blanche. La coordination générale de la Zinneke Parade choisit un thème pour chaque édition. Cette année, ce sera : « Fragile », une réflexion sur les faiblesses du monde en les envisageant comme des occasions de rebondir de manière créative. Les associations cogitent en amont avant de se lancer dans les ateliers. Le défi consiste à le rendre concret et tangible pour les participants.

Nous retournons dans les locaux de Cirqu’Conflex, l’association anderlechtoise qui depuis 21 ans use du cirque comme outil social et de développement créatif avec jeunes et adultes. Selvie Murat est l’une des animatrices de l’atelier Zinneke. Pour elle, le cirque est clairement un outil pour travailler le thème, en laissant l’initiative aux volontaires. Les enfants viennent avec leur vécu et leur vision du monde, nous explique Selvie. Par petites touches, son travail, tout comme celui de ses collègues, consiste à faire émerger de leur imagination leur propre regard sur la fragilité. « Notre rôle est de cadrer leurs réflexions et d’atteindre une cohésion de groupe, mais nous ne sommes pas des metteurs en scène ». Les ateliers du mercredi après-midi ont déjà permis de fixer les disciplines qui seront exploitées lors du cortège : acrobatie, marionnette et percussions.

Cohésion

Certains participants vivent à cette occasion leur premier contact avec le cirque : le but n’est pas de les transformer en acrobates accomplis. Pour Maxime Loye, animateur circassien, le processus de création compte peut-être davantage que son résultat, même si un grand soin est apporté à la qualité artistique : « La Zinneke, c’est ça : la qualité artistique sans l’idée de la performance. L’objectif est de créer le projet de toutes pièces et d’arriver à son aboutissement avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose de bien ». Les enfants sont associés à toutes les étapes de création. Des mouvements aux costumes, de la musique à la marionnette à manipuler, cette parade est vraiment la leur. « Il s’agit d’un enjeu de cohésion sociale à créer avec des outils artistiques et culturels», poursuit Valérie Leclercq, coordinatrice de la Boutique culturelle, pour qui l’accompagnement de la zinnode fait partie des missions qui ont poussé à la création d’une telle structure. Son travail quotidien vise la rencontre des cultures et des publics par l’organisation d’activités socio-culturelles (ateliers d’alphabétisation, expositions,…). « La Zinneke représente à une grande échelle ce que l’on fait à l’année. Si le but est bien celui de la cohésion sociale, les participants doivent y trouver du plaisir et être content du résultat. La confiance en soi est primordiale ».

Et quoi de mieux que le cirque pour se dépasser et surmonter sa peur, avec l’aide des autres, même ceux qu’on ne connaissait pas il y a encore deux mois ? Un nouvel exercice vient mettre en exergue la démonstration. Les yeux fermés, se laisser tomber dans les bras d’un autre participant, puis se laisser guider dans les bras d’un autre. L’abandon de soi s’acquiert, doucement. Et la motivation constante des animateurs est nécessaire. « On entend souvent des ‘J’ai pas envie’ », rigole Maxime qui n’arrête jamais de les inciter à l’effort.

Collaboration

En plus des habitués de Cirqu’Conflex, le groupe rassemble des jeunes fréquentant Amo rythme, service d’aide en milieu ouvert, et la maison de quartier La Rosée. Cette dernière, en plus d’être une école de devoirs, propose toute une série d’activités culturelles. Pour son public, en proie souvent avec des difficultés familiales ou scolaires, cet atelier est une opportunité. « Nous aidons à mener les enfants au bout du projet qui leur amène beaucoup », nous confie Benjamin Hubin, animateur à La Rosée. « Participer à la Zinneke Parade les valorise en dehors de leur quartier. L’idée est vraiment d’ouvrir les horizons de chacun ». La collaboration s’avère aussi bénéfique pour les différentes associations qui, malgré la lourdeur et la longueur du processus, échangent leurs expériences et vont à la rencontre de nouveaux publics.

Nous laissons le groupe à ses portés. En haut de l’escalier, c’est atelier marionnette. Michel Villée, comédien-marionnettiste, a été désigné par l’asbl Zinneke comme coordinateur artistique de la zinnode Cureghem, titre qu’il partage avec Hélène Bessero, scénographe et plasticienne. Le calme règne. Michel a demandé à ses apprentis manipulateurs de mouvoir à deux une marionnette, au fil d’un court scénario. Concentration, imagination, concertation, intuition. « N’oubliez pas la tête, chuchote lui à l’oreille ! Voilà très bien. » Tout ça se travaille en expérimentant. Personne ne sait encore à quoi ressemblera ce personnage que la troupe manipulera tout au long du parcours. La création se fait en direct, pas à pas.

« Est-ce que tu t’es senti fragile ? », demande Selvie à l’un des participants. En fin d’atelier, on débriefe et on met des mots sur ce qu’on ressent. C’est ça aussi la Zinneke, faire un travail sur soi, avec les autres. Respect et confiance sont des mots qui reviennent souvent dans la bouche des animateurs. Ce sont aussi les maîtres-mots, depuis 15 ans, de cette parade subtile et précieuse.

La 9e édition de la Zinneke Parade aura lieu le 21 mai 2016 en après-midi dans le centre-ville de Bruxelles. Vous pouvez suivre ses préparatifs sur le site de la Zinneke : www.zinneke.org

Pour en savoir plus sur les activités de Cirqu’Conflex : www.cirqu-conflex.be

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L'auteur.e de l'article

Nicolas Naizy

Nicolas Naizy

Journaliste, Nicolas Naizy suit avec curiosité et attention l'effervescence de l'actualité culturelle à Bruxelles et en Belgique. Ses sujets de prédilection: les arts de la scène bien évidemment qu'il suit et critique pour Radio Campus et C!RQ en CAPITALE, mais aussi la littérature et la bande dessinée pour diverses publications.