Les chemins de la création

Avr/Mai/Juin 2016

Comment s’écrit un spectacle de cirque ? Trois créateurs racontent leur parcours de création, des premières recherches jusqu’à la construction finale. Ce regard en coulisses démontre que si le cirque a ses propres règles – image, corps, risque –, il passe son temps à les réinventer.

Fatou Traoré

Danseuse et chorégraphe, Fatou Traoré côtoie depuis longtemps le cirque par la bande, ce qui lui donne la juste distance pour décortiquer la singularité de ses processus de création. Elle a mis en scène des spectacles comme « La syncope du 7 » du collectif AOC, « Le vertige du papillon » de Feria Musica ou encore « It’s now » avec les étudiants de l’Esac à Bruxelles.

Une partition plastique et musicale

« Je conçois souvent un spectacle de cirque comme un objet chorégraphique dans un espace total pour utiliser les agrès de manière musicale, chercher la fluidité dans le corps, trouver un flux. Je suis plutôt dans une démarche picturale et musicale. J’aime le chaos organisé et la polyphonie, à la manière d’un Paul Klee. Je n’écris pas une dramaturgie ni une histoire réaliste, je compose plutôt avec des couleurs, des énergies, des gammes ».

Ecrire avec le réel

« Dans le monde du cirque, ce sont plutôt les artistes qui me proposent de les accompagner ; ce n’est pas moi qui, la première, rêve d’un spectacle et en cherche les ingrédients. Je rêve à partir de ce que ‘sont’ les artistes qui m’invitent à les mettre en scène. C’est important pour moi de travailler avec ce qui est, avec le réel. Je travaille avec personnes et des objets, pour mettre en lumière quelque chose de spécifique et fort. Ce qui m’importe, c’est montrer des êtres humains qui créent une certaine magie à être ensemble ».

Trouver la beauté de ce qui est

« J’écris forcément avec les interprètes. Sinon, il faudrait que je maîtrise un agrès sur le bout des doigts pour en écrire seule la partition. J’emmène les interprètes dans des qualités particulières, j’accentue ce qui est déjà là, puis je crée du lien avec des peintres, des textes, des intuitions. Si la présence est forte, quelque chose se ‘dira’, mais pas à travers un message politique. Il s’agit plutôt de transmettre un regard, une sensibilité, l’utopie de cohabiter dans un même espace. Je cherche la beauté. Je suis esthète… mais avec le réel. Comment trouver la beauté de ce qui est là ? ».

 

Alexander Vantournhout

Avec son dernier solo « Aneckxander » (à l’affiche notamment du festival Bis-ARTS en octobre prochain à Charleroi), Alexander Vantournhout propose une « autobiographie tragique du corps ». La démarche est volontiers radicale, bousculant férocement les codes du cirque.

À chaque fois une nouvelle méthode d’écriture

« J’essaie chaque fois de trouver une nouvelle méthode de travail pour générer du matériel, car je suis persuadé que ça influence le cerveau et la manière dont on réfléchit sur le sujet. Quand j’écris la matière physique d’un spectacle, je peux utiliser la caméra ou un miroir. Au début, c’est très instinctif. Pour le moment, je fais des recherches sur l’objet comme projectile. Je travaille avec des boules de bowling ou des haltères. J’expérimente comment la manipulation d’un objet peut entraîner mon envol avec lui. Après la recherche autour d’un objet, je me demande ce que le langage physique peut représenter et éveiller comme émotions. Dans ‘Aneckxander’, j’explore les prothèses, comme les chaussures Buffalo [chaussures à semelles compensées, NDLR] et les gants de boxe. Dans ma prochaine création, le corps lui-même deviendra objet ».

Scruter le medium tel qu’il est

« Le cirque n’est pas un medium qui se prête facilement à raconter des histoires. Pour moi, il s’agit d’abord de voir ce que peut évoquer le medium tel qu’il est. Dans une compagnie comme Un loup pour l’homme, par exemple, l’acrobatie  peut raconter la compétition ou l’attraction. Les portés acrobatiques évoqueront plutôt l’attraction-répulsion, tandis que la contorsion pourra raconter une distorsion, une schizophrénie, un corps tourmenté ».

Écrire à deux au maximum

« J’écris d’abord seul, puis la co-auteur et dramaturge Bauke Lievens me rejoint pour disséquer le matériel physique que j’ai accumulé. On écrit ensuite à deux. De mon point de vue, la création en cirque se porterait peut-être mieux si les décisions s’y prenaient davantage de façon hiérarchique ou autocratique. Dans l’écriture collective, il y a souvent trop d’avis et donc moins de résultat. Je trouve que c’est parfois moins personnel, radical et cohérent.

Par ailleurs, la singularité du cirque, c’est assurément la technique incluant le danger et la virtuosité.  Mais ces deux éléments posent question dans l’écriture : le surgissement de la virtuosité ou du danger casse la linéarité du narratif. Et si le spectateur est troublé par ces éléments, il perd souvent le fil ».

 

Les Menteuses

Célia Casagrande-Pouchet et Sarah Devaux ont demandé au réalisateur Tom Boccara de les aiguiller dans la création d’« À nos fantômes ». C’est lui qui nous éclaire sur l’écriture de ce mélange entre cirque et art cinématographique qui vise à « rendre beaux et surréalistes les moments les plus anodins de notre vie ».

L’écriture, c’est un fil qu’on dévide

« L’écriture circassienne nécessite un va-et-vient permanent entre technique et sens. Les deux s’influencent l’un l’autre pour créer une technique qui a du sens. Tout est bon pour démarrer une création : des mots, un mouvement, un objet, une sensation, peu importe, c’est un point de départ qu’il faut développer et à partir duquel de nouvelles questions vont se poser, amenant de nouvelles recherches, jusqu’à savoir ce qu’on cherche et pouvoir dire clairement ‘tomate’ ou ‘oignon’, ‘andalouse’ ou ‘pili-pili’ ! ».

Le corps, plus précis que les mots

« Le cirque est un langage du corps, de la performance et des sensations. Il ne faut pas à tout prix essayer de lui faire dire ce qu’il ne sait pas, attendre de la performance qu’elle ait le même sens que les mots. Le cirque a le pouvoir de nous procurer des sensations et des émotions quelques fois plus précises que les mots parce qu’il fait appel à notre imaginaire, qu’il nous invite à jouer avec lui, qu’il nous émerveille et nous déstabilise sans cesse en repoussant toujours plus loin les limites du corps ! ».

Ecrire avec d’autres médias

« Avec cette mise en scène, ma grande joie est de travailler avec une matière qui me dépasse, qui me surprendra toujours. Avec mon bagage en cinéma, j’utilise des outils et un mode de création autre qui nourrit nos recherches. C’est une richesse de pouvoir confronter des logiques différentes pour avancer dans une direction commune ».

Laisser l’imaginaire faire le reste

« Nous sommes convaincus de la puissance des images que notre esprit est capable de créer. Lorsqu’on écoute de la musique, qu’on regarde une peinture, on se crée des images qui nous emmènent au-delà de ce que nous avons devant les yeux. Des images qui nous rapprochent de notre vécu, des images uniques et différentes pour chaque individu ».

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).