Le cirque, corps social

Jan/Fév/Mars 1970

140 langues, 50 nationalités : Bruxelles évoque parfois une tour de Babel. Comment s’entendre et s’écouter ? Avec le corps pour langage principal, le cirque démontre une incroyable capacité à la rencontre et à la solidarité. Au quatre coins de la ville, on y croit dur comme fer.

Avant toute chose, il convient de désamorcer un malentendu. Aussi noble soit la cause du « cirque social », son intitulé crée le malaise. Parler de « cirque social » n’est-il pas d’emblée stigmatisant ? N’est-ce pas désigner ceux qui le pratiquent comme des « cas sociaux », avec tout l’imaginaire péjoratif que cela charrie ? Certes, le cirque social s’est développé, depuis le milieu des années 80, comme outil d’intervention auprès de publics en difficulté : populations immigrantes, jeunes en situation précaire, malades du sida, femmes maltraitées, etc. Certes, il s’est bâti une solide réputation avec des projets spectaculaires, tendance humanitaire, dont l’association Phare Ponleu Selpak ou le programme Cirque du Monde du Cirque du Soleil qui sont allés repêcher des gamins des rues, au Cambodge ou au Maroc, pour les raccrocher, par le cirque, à un meilleur avenir (1)

Mais le cirque social, tel qu’il se pratique chez nous, à Bruxelles, endosse une dimension plus citoyenne que sauveuse de vies. Altruiste, oui, caritative, non ! Son approche est plus souterraine, discrète et modeste que ne pourrait le laisser penser le terme « cirque social. » A l’Ecole de Cirque de Bruxelles, à Molenbeek, on préfère parler de « Cirque de Quartier ». Chez Cirqu’Conflex, dans la commune d’Anderlecht, on préfère insister sur un cirque de « cohésion sociale ». D’ailleurs, dans les locaux de Cirqu’Conflex, situés dans le quartier de Cureghem, l’humeur n’est ni à la commisération philanthropique ni au discours sociologique mais à l’amusement, tout simplement. A l’échange, à la convivialité et au dépassement de soi. On y croise des enfants ou des adultes, de « 8 à 88 ans », aux profils joyeusement différents rejoignant le cours de monocycle, la séance de capoeira, ou la salle dédiée à l’aérien. On y rencontre un groupe d’enfants, venus d’une école des devoirs voisine avec son animatrice voilée, ou des jeunes filles du quartier, en legging et tee-shirt branchés, venues perfectionner leur technique au cerceau. Les animateurs y travaillent aussi bien avec des centres culturels que des AMO (Accueil en Milieu Ouvert), aussi bien avec des écoles primaires que des centres d’alphabétisation.

Bien sûr, certains publics sont plus fragiles que d’autres. Le lundi, Chantal Vanden Bemden, animatrice à Cirqu’Conflex, délocalise son atelier à Schaerbeek auprès d’un groupe de primo-arrivants. Pour eux, le cirque est avant tout un moyen de tâtonner le français et de trouver leur place dans un groupe soudé, alors que la vie les a mis temporairement à la marge. Et puis, ici et là, il y a ces petits miracles qui, malgré tout, drapent d’héroïsme le travail effectué par le cirque social. Les animateurs ont vu passer des adolescents devenus accrocs aux ateliers pendant que tout s’écroulait autour d’eux, des jeunes en situation catastrophique, déscolarisés ou exclus de leur logement, qui ont trouvé dans le cirque une inattendue planche de salut pour se remettre à flot. Quelles que soient les difficultés (sociales, économiques, scolaires), le cirque tient bien souvent du phare dans la tempête. Parce qu’elle impose régularité et discipline, la piste prodigue une ligne précieuse quand la vie, au contraire, déraille.

Sans jamais y mettre explicitement l’accent, Cirqu’Conflex affiche clairement ses objectifs : le dépassement de soi, l’estime de soi, l’activité physique qui redonne au corps une place privilégiée, l’activité de groupe qui favorise l’entraide et l’esprit citoyen. Ce soir-là, dans l’atelier aérien de Chantal, pas question d’utiliser ces grands mots. Tout commence par une prise de parole libre, une petite papote pour dire comment on se sent, quelles sont les envies particulières pour le cours. Après un petit échauffement, les enfants, de 8 à 16 ans, se lancent dans un défi collectif : ensemble, ils doivent comptabiliser une centaine de figures imposées – renversé, cochon pendu, noisette – au trapèze, tissu ou cerceau. Même quand chacun travaille sur un objectif personnel, l’entraide reste le mot d’ordre. L’un coache sa camarade sur une nouvelle compétence. Une autre fait la démonstration à une débutante de la clé de pied au tissu aérien. « Le cirque, tout le monde peut en faire, qu’on soit instruit ou pas, qu’on parle français ou pas, sourit Chantal. Le cirque, c’est aider les autres, être conscient de ses capacités, travailler dur pour arriver à du résultat, dépasser ses peurs, l’inconnu ». Sur ces mots, on entend une jeune fille s’écrier : « J’ai réussi ! ». Chantal sourit : « Qu’est-ce que c’est gai ! ».

Si ce mercredi-là, le cours est d’une fluidité exemplaire, l’animatrice reconnaît qu’elle se heurte parfois à des obstacles culturels dans ce quartier majoritairement maghrébin : « On fait face, parfois, à des garçons qui ne veulent pas donner la main aux filles ou inversement. Mais, ce ne sont encore que des enfants, et souvent, par le jeu, on réussit malgré tout à créer ce contact physique ». Dans bien des cas, le cirque sert surtout à dénouer les liens humains. « Quand on travaille en école primaire, on se rend souvent compte que le cancre de la classe est le meilleur en cirque et on voit alors s’illuminer le visage du prof qui, jusque-là, ne pouvait plus le voir en peinture », sourit Caroline Detroux.

A l’Ecole de Cirque de Bruxelles, le Cirque de Quartier s’est aussi fait une place de choix, à tel point qu’on y dispense une formation aux animateurs de maisons de jeunes pour les aider à inclure le cirque dans leurs activités. « Parmi eux, il y en a qui sont à fond sur le foot, le théâtre ou l’impro. Avec le cirque, on leur donne simplement un outil supplémentaire », résume Cécile de Meersman, formatrice en cirque social. « Je leur apprends des techniques de base en acrobatie ou en porté, des éléments facilement transposables dans leur structure. Je leur donne une matière qu’ils peuvent utiliser telle quelle et qui donne des résultats rapides pour la dynamique de groupe. L’avantage, avec le cirque, c’est que chaque enfant peut trouver sa place. En foot, si tu es nul, tu reste souvent sur le banc. Mais en cirque, tu peux être bon en jonglerie, en équilibre, en aérien, en jeu, en danse ». Attention, tout n’est pas rose au royaume du cirque social. « C’est un domaine où il y a beaucoup d’irrégularité. On a beau travailler sur la notion d’engagement, ce n’est pas toujours facile d’impliquer les jeunes et les associations du quartier sur la durée. C’est parfois décourageant. Mais ça fait partie de l’adaptation nécessaire ». Un bémol bien vite effacé par les petites victoires quotidiennes, quasi invisibles, à Tour et Taxis où jeunes et vieux, personnes handicapées et valides, milieux défavorisés ou pas, se côtoient par le cirque. Ou comment atteindre le cœur par le corps.

  1. Parmi ces initiatives internationales, signalons également « Clowns et Magiciens Sans Frontières Belgique », vigoureuse association née en 2001 de la rencontre entre Sylvain Sluys, Stéphane Georis et Kevin Brooking. Site : www.cmsf.be.

Cirqu’Conflex, 16 rue Rossini, 1070 Anderlecht, 02 520 31 17, www.cirqu-conflex.be.
Cirque de Quartier, Ecole de Cirque de Bruxelles, 11 rue Picard, 1000 Bruxelles, 02 640 15 71, www.ecbru.be.

Une conscience mondiale

C’est plus qu’une mode, c’est un mouvement. Et s’il ne changera pas la planète, il pourrait bien y aider. Partout autour du monde, grandit l’évidence de l’utilité du cirque dans sa dimension sociale. De très sérieux programmes européens (Leonardo, Culture et Jeunesse en action, Erasmus) apportent leur soutien à cet élan de plus en plus structuré. Parmi ceux-ci, le réseau Caravan réunit douze écoles de cirque, de la Finlande (Sorin Sirkus) à la Belgique (Ecole de Cirque de Bruxelles). Caravan chapeaute notamment le projet Circus Trans Formation, qui vise à établir la juste pédagogie pour la formation à un métier nouveau : « animateur en cirque social ». « Je pense que l’outil est universel, il parle à tous », observe David Mason, fondateur du Mobile Mini Circus for Children en Afghanistan. Du cirque, à Kaboul ? « Des enfants qui rasaient les murs se mettent à rayonner sur la piste », ajoute-t-il, à l’occasion d’une visite d’échange à Bruxelles. « Il ne peut y avoir de concurrence entres les initiatives. La planète est géante, c’est génial si on collabore », estime la Québécoise Karine Lavoie, formatrice au Cirque du Monde, le programme international lancé par le Cirque du Soleil en 1995. « Rêvons à des formations ensemble, partageons nos outils », lance-t-elle. L’idée du « cirque social » est visiblement appelée à grandir, parce qu’elle porte la foi du collectif.

Laurent Ancion

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).