« C’est par son corps qu’on fait société »

Jan/Fév/Mars 1970

Quand le contexte social est difficile, c’est le corps qui est le premier en danger, estime Eleftérios Kechagioglou, fondateur du réseau Caravan. Le cirque, ludique et collaboratif, peut aider à se réconcilier avec soi-même et avec l’autre, dans un alliage unique de rire et de risque.

Formé aux sciences politiques et aux relations internationales, Eleftérios Kechagioglou se destinait à être diplomate. A 25 ans, le jeune homme, originaire de Grèce, plaque tout pour vivre de l’écriture. Un jour, il découvre le trapèze en voyant le film « Les ailes du désir » de Wim Wenders et décide de se lancer dans le cirque, en compagnie de sa femme. Puis, nouveau changement de cap : pédagogue au Plus Petit Cirque du Monde, à Bagneux, dans la banlieue de Paris, il en devient directeur en 2007 et le transforme en Centre des Arts du Cirque et des Cultures Emergentes. C’est dans ce cadre qu’il fonde le réseau Caravan avec douze écoles de cirque européennes ayant comme vocation le cirque social, dont l’Ecole de Cirque de Bruxelles. Soutenue par la Commission européenne, cette association œuvre à la formation des formateurs en cirque social.

 

Comment définir le cirque social aujourd’hui ?

Le cirque social a autant de définitions que de contextes dans lesquels il s’applique. C’est un cirque au service du lien social, du développement des individus, de l’insertion par une activité artistique. L’idée est d’envisager le cirque non pas comme une finalité, mais comme un moyen pour aller à la rencontre des jeunes ou moins jeunes, de développer le contact et la mixité sociale.

 

Le cirque social est-il « infaillible » ?

C’est un art ludique, fédérateur, qui inclut des jeunes ou des moins jeunes, de cultures différentes. Ce n’est pas compétitif et on se prend au jeu facilement. De ce point de vue-là, ça marche. Après, est-ce que ça marche pour transformer l’individu ? Là, on touche à des questions plus complexes. Le cirque n’est qu’une pierre à l’édifice et ne peut évidemment pas résoudre tous les problèmes socio-économiques. On peut dire que ça marche quand on voit des jeunes se reconstruire, retrouver de la motivation, de la confiance en eux, du lien avec les autres. Sur les 200 projets importants menés durant les 20 dernières années, nous avons pu en mesurer les bénéfices. Il est maintenant nécessaire de capitaliser sur cette expérience, d’établir des méthodologies. On doit pouvoir dépasser ce premier stade ludique et constructif avec le jeune en difficulté pour aller plus loin, en professionnalisant le jeune par exemple, en créant de l’emploi. On aura alors atteint la prochaine étape, où le cirque n’est pas juste un outil de cohésion mais devient un outil d’insertion.

 

Quels sont les principaux atouts du cirque dans un travail social ?

Dextérité, motricité fine, capacités physiques, jeu : le cirque offre une palette diverse pour travailler avec des publics différents. Par exemple, quand une personne est en surpoids, elle peut accrocher par la jonglerie ou le clown. Avec le cirque, il ne faut pas de préalable académique, à l’inverse du théâtre et de la musique. Il ne faut pas avoir baigné dans un certain milieu social pour faire du cirque. Ça s’apparente au sport mais c’est plus ludique, ce n’est pas compétitif. Et puis surtout, il y a le rire et le risque. Le rire, c’est ce cercle où on peut s’amuser. Les autres ne sont pas nos adversaires mais notre appui. On pratique l’autodérision pour se « décentrer » et mieux se connaître soi-même. Et puis, le risque intéresse les jeunes dans une société qui essaie justement de réduire le risque. Au cirque, on essaie de maîtriser le risque pour se mesurer à soi-même. Pour ne pas se faire mal, il faut se protéger, en mettant un tapis ou en demandant l’aide d’un partenaire qui va vous parer.

 

Qu’est-ce qui différencie le cirque d’autres approches ?

La question du corps. C’est par son corps qu’on fait société. Quand le contexte social est difficile, c’est le corps qui est le premier en danger. Ça peut se traduire par une situation de dépendance, de l’obésité, des rapports d’agressivité. Là où il y a de l’agressivité, le rapport au corps n’est pas simple. Avec le cirque, beaucoup d’actions passent par un toucher fonctionnel, le porté par exemple. On apprend à toucher l’autre pour le protéger, le porter. Le cirque vous met dans des situations impossibles ou improbables. Du coup, il nous met tous au même niveau. Quand on doit se tenir en équilibre sur deux mains, c’est difficile. Cela restaure de l’égalité sociale dans le groupe. Cela remet sur le même plan les bons et les mauvais élèves, ceux issus de milieux favorisés ou défavorisés. Et puis, il y a le cercle : le cirque est né de la piste. Les spectateurs sont en cercle. Il n’y a pas de frontalité, on est tous ensemble. Ça crée un autre lien entre les gens.

Du cirque pour les « Zinneke »

Lors de la Zinneke Parade 2014, les deux zinnodes « Gri-Gri » et « Vertigo » ont mis le cirque au cœur de leur projet. L’asbl wallonne « Nez coiffés » fait partie de l’aventure de « Gri-Gri ». L’équipe mène des projets cirque dans les écoles à Spy. Le responsable, Bernard Hesbois, propose des ateliers autour du monocycle, de la jonglerie ou des échasses et convainc les jeunes. « On travaille en collaboration avec les professeurs. On part du cirque pour amener les élèves en difficulté à s’intéresser au théâtre et à la lecture. Ils peuvent ensuite venir plus facilement aux ateliers cirque tous les samedis après-midis. C’est dans ce cadre-là qu’on prépare la Zinneke ». La zinnode « Vertigo » est, elle, animée par Cirqu’conflex qui travaille avec le Foyer des Jeunes des Marolles. Bilal Chuitar, le coordinateur, emmène régulièrement les enfants à l’Espace 16 Arts pour les ateliers et stages. « Nous avons décidé de participer à la Zinneke pour la première fois cette année. Vertigo proposait un travail sur des plateformes, mêlant jonglerie et boules d’équilibre. Le cirque motive les jeunes, même si ça représente un gros investissement de temps ».

L’école de cirque pour tous

Fondée il y a dix ans, l’école de cirque néerlandophone « Circus Zonder Handen » est implantée dans neuf quartiers : Molenbeek, Schaerbeek, Saint-Gilles, Saint-Josse-ten-Noode, les Marolles, Koekelberg, Bruxelles-centre et, depuis septembre 2014, Laeken et Etterbeek. La coordinatrice Veerle Bryon a créé Circus Zonder Handen avec une volonté sociale très marquée. « À l’époque, je voulais que le cirque, sous tous ses aspects, soit accessible à tous. Je rêvais d’une mixité sociale dans les cours. On a commencé par le centre-ville de Bruxelles avec deux cours par semaine ouverts à de jeunes Bruxellois de différentes origines. Petit à petit, les organisations sociales d’autres quartiers nous ont sollicités ». Aujourd’hui, Circus Zonder Handen dispense 33 cours par semaine dans ses neuf antennes, pour les jeunes de 6 à 15 ans, ainsi qu’en son lieu dans le centre de Bruxelles à partir de 4 ans jusqu’à l’âge adulte. Circus Zonder Handen a aboli trois barrières : financière, les prix des cours sont fixés selon les revenus des parents ; l’éloignement, en se déplaçant dans chaque quartier ; et la communication, en diffusant l’information via les structures sociales et les écoles.

Lien entre public et artistes à Molenbeek

Dans le cadre de sa participation au Festival UP! (la Biennale Internationale de Cirque organisée par l’Espace Catastrophe), la Maison des Cultures de Molenbeek tisse des liens entre artistes et spectateurs. En 2014, les participants d’un atelier d’écriture pour adultes en alphabétisation ont été invités à observer les répétitions du spectacle « B-Orders », avec Ashtar Muallem et Fadi Zmorrod, du Palestinian Circus, pour en tirer un texte sur les émotions et sentiments. Ensuite, Ashtar et Fadi ont été dans des structures d’alphabétisation pour parler de leurs disciplines et de leurs parcours. Pour clôturer ces rencontres, un repas palestinien, organisé en collaboration avec la Maison de la femme, a été le prétexte à d’autres rencontres. « Par ailleurs, le spectacle ‘Wonders ‘ de la Compagnie Side-Show a permis de réaliser une exposition, en collaboration avec des ateliers créatifs de la Maison des Cultures, des formateurs d’ATD Quart Monde, de jeunes voisines et la scénographe Aline Breucker. Une découverte enthousiaste et sous un angle différent d’un spectacle de cirque contemporain pour notre quartier ! », précise Christelle Lauvaux, animatrice à la Maison des Cultures.

S’épanouir dans les airs

Le trapèze volant fascine tout le monde, adultes, jeunes et enfants. L’asbl Trapèze l’a bien compris depuis son installation en 1989 dans le gymnase et le préau de l’Ecole 4, sur la place Bethléem à Saint Gilles. Profitant des regards admiratifs des jeunes de l’école, l’association a décidé d’organiser des ateliers pour les élèves de 5e et 6e primaires. « Nous proposons une pédagogie alternative fondée sur l’apprentissage du trapèze », détaille Philippe de Coen, trapéziste et fondateur de la Compagnie Feria Musica. « Faisant appel à la solidarité, à la complémentarité des forces et des talents de chacun, les arts du cirque, et particulièrement le trapèze volant, permettent aux jeunes de développer un sentiment d’appartenance à un groupe et à un projet. Parce qu’elles laissent la place à la créativité et au dialogue tout en exigeant ténacité, persévérance, discipline et solidarité, les techniques de cirque donnent l’occasion aux jeunes de s’exprimer et de repositiver l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ». Parallèlement, en partenariat avec les associations de quartier, 120 à 150 jeunes Saint-Gillois de 10 à 28 ans participent aux cours et stages proposés par l’association.

Carnaval de la Solidarité à Molenbeek

Le Centre Communautaire Maritime de Molenbeek s’associe avec la Maison des Cultures de Molenbeek pour le Festival Carnaval Maritime, dont la première édition a eu lieu en mars 2014. Le but ? Attirer les enfants et jeunes adultes de 6 à 25 ans sans distinction d’âge, de genre, d’origine et de culture pour l’organisation d’un « carnaval de quartier », chaque printemps. L’idée a été inspirée par un groupe de jeunes du quartier Maritime, bien motivés par Braz (Venceslau Augusto de Oliveira), maestro de la capoeira et travailleur social de rue. C’est grâce à sa discipline de prédilection et aux percussions brésiliennes qu’il a su les fédérer. Ils forment aujourd’hui la fanfare Molenbloco. L’Ecole de Cirque de Bruxelles, qui fait aussi partie du quartier Maritime, participe à la parade, au même titre que d’autres associations sociales et comités d’habitants. Grâce à son approche socioculturelle, sportive et éducative, le Festival Carnaval Maritime souhaite poursuivre le développement de ces dynamiques, locales et accessibles à tous.

L’ESAC sort de ses murs à Auderghem

Chaque année aux alentours du 20 février, les rues d’Auderghem sont envahies par un drôle de carnaval. La Parade du printemps est née il y a huit ans, à l’initiative croisée de la Maison des Jeunes et de l’Esac, rejoints ensuite par de nombreuses associations de la commune. « Avant cela, il n’y avait pas d’événement culturel gratuit », explique Martin Winance, animateur social. « L’idée de départ était de faire participer les personnes migrantes, justes arrivées, à une sorte de ‘rituel local’. Le côté spectaculaire du cirque permet d’amener facilement les gens dans la rue et leur donner l’envie de participer. Les habitants d’Auderghem tissent des liens avec les étudiants de l’Esac. L’école s’intègre ainsi dans une dynamique de quartier ». En parallèle, la Maison des Jeunes offre une scène aux étudiants lors de la Fête de la Jeunesse, en septembre. Au moins trois numéros sont présentés chaque rentrée aux habitants d’Auderghem. Les étudiants de l’Esac ont ainsi la possibilité de toucher un autre public, sans doute peu habitué aux salles de spectacles.

Flavie Gauthier

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).