Fadila et Joëlle : la piste aux espoirs ?

Jan/Fév/Mars 1970

Qui décide du sort du cirque en Belgique francophone ? Deux dames fort connues. Joëlle Milquet, à la Fédération Wallonie-Bruxelles, et Fadila Laanan, à la Cocof, s’occupent (entre autres) de culture et d’enseignement. A ce titre, elles règnent aussi sur le cirque. Et sont prêtes à quelques acrobaties.

L’une, Fadila Laanan, a tenu dix ans comme Ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle est actuellement Ministre-Présidente du Collège de la Cocof, l’exécutif bruxellois francophone, avec la culture et l’enseignement dans ses attributions. L’autre, Joëlle Milquet, présidente du CDH pendant douze ans, Vice-Présidente de plusieurs gouvernements fédéraux, est depuis juillet 2014 Vice-Présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles et dirige également l’enseignement obligatoire et la culture. Les deux dames disposent donc d’un levier solide pour faire la pluie et le beau temps, notamment sur nos chapiteaux. Il était donc tentant de poser les mêmes questions aux deux principales sources de financement du cirque pour notre communauté. D’où il ressort, vous verrez, qu’il serait utile qu’elles accordent leurs violons, en des accords qu’elles veulent majeurs pour le secteur.

Bruxelles, dispose d’une excellente école supérieure de cirque, l’Esac, qui attire donc un grand nombre d’étudiants étrangers. Et après l’école, on se débrouille comment ? « Débrouille » est le mot-clé pour dérouler notre écheveau de questions : en additionnant les petites subventions, mendiées ici et là, les opérateurs font des miracles. Mais le cirque contemporain, qui mêle tous les arts de la scène et attire les foules, peut-il se contenter de subventions disséminées, qui atteignent à peine 1,5% des subventions du théâtre ?

Le décret de 1999, qui régit les Arts de la scène, place le cirque dans un secteur mixte, fort peu rémunéré, le mêlant aux arts forains et aux arts de la rue. Faut-il changer le décret ? Ou du moins regrouper son financement de manière claire, avec des règles qui le sortent de son insécurité ? Comment lui donner plus de visibilité ? Par une aide accrue à l’international ou par un festival prestigieux ? Faut-il l’introduire plus visiblement dans l’enseignement secondaire pour soutenir les vocations ? Enfin quel est le rôle social du cirque, notamment dans l’éducation permanente du citoyen ? Ça vole trop haut ? Voyez nos excellences atterrir !

 

Avec l’Esac, la Belgique dispose d’une école supérieure artistique considérée comme l’une des meilleures au monde. Cependant, la vie professionnelle qui attend ensuite les circassiens diplômés reste fortement soumise à la « débrouille ». Quelle stratégie allez-vous mettre en place pour soutenir la professionnalisation du secteur ?

 

Fadila Laanan : Il est en effet impératif que les pouvoirs publics veillent à accompagner la carrière des jeunes diplômés qu’ils forment par ailleurs. J’ai d’ailleurs pris par le passé de nombreuses mesures en ce sens, comme l’octroi de bourses de formation, d’études, de voyage ou encore les aides à la diffusion des services du Ministère de la Culture et de WBI. Il y a enfin quelques initiatives couronnées de succès comme le Festival UP! (anciennement Pistes de Lancement) organisé par l’Espace Catastrophe en faveur de la Jeune Création. Il faudra évidemment  renforcer ces différents dispositifs, et je prendrai langue avec ma Collègue Joëlle Milquet pour aborder cette question importante. Ce qui m’interpelle par ailleurs aujourd’hui, c’est le fait qu’à l’Esac, peu d’étudiants viennent de Belgique. Ceci s’explique par le fait qu’il n’existe pas chez nous de formation spécifique pour se préparer à l’examen d’entrée, qui est de très haut niveau. Nous devons donc également nous atteler à former nos propres étudiants, afin qu’ils puissent accéder eux aussi à cette formation de réputation internationale.

Joëlle Milquet : A l’Esac, la majorité des étudiants viennent d’autres pays. Si cela témoigne de l’excellence de l’école, il faut trouver des moyens de « doper » la fréquentation pour nos jeunes francophones. Mais le premier objectif est en effet d’offrir à nos jeunes des capacités de job. A Bruxelles, ma priorité est de construire le projet de métropole sur des initiatives culturelles nouvelles, notamment sous forme d’un grand événement qui intégrerait le cirque et serait facteur d’emplois – je m’en expliquerai plus loin.

Indépendamment de la vitrine d’un festival international, il faudrait que les nouveaux contrats-programmes (théâtres et centres culturels) mentionnent plus explicitement une priorité à accorder à la conquête d’un jeune public et à une aide aux jeunes compagnies émergentes, dont les compagnies circassiennes. Le but : leur donner une activité régulière, récurrente et diversifiée, hors festival. On pourrait inciter les théâtres et centres culturels les plus richement dotés à ouvrir leur programmation et à « partager » davantage leur aide financière avec les jeunes compagnies, y compris bien sûr celles qui se centrent sur les arts du cirque.

 

Chez nos voisins européens, et également en Flandre, le cirque a pris un large essor en tant que genre à part entière. Chez nous, il y a un morcellement du secteur entre de multiples compétences politiques. Ne serait-il pas judicieux de réunir les intentions bruxelloises ou de la Fédération Wallonie-Bruxelles à travers un décret spécifique ?

Fadila Laanan : Il est à mon sens urgent de consolider, de structurer et de renforcer le secteur des arts circassiens. Le décret est évidemment un outil possible pour y parvenir, mais d’autres pistes pourraient être envisagées, dans le cadre d’une concertation entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Cocof. Remarquons aussi qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, le cirque est rattaché aux arts de la rue et aux arts forains. Or, il faut veiller à tenir compte des spécificités liées aux arts circassiens. J’ai en tout cas l’intention d’augmenter encore les moyens budgétaires dévolus aux arts du cirque, au départ de la Cocof.

Joëlle Milquet : Je comprends le besoin de stabilité des opérateurs et nous examinons actuellement le budget pour y répondre. Nous avons la volonté politique de les soutenir. Reste à définir avec eux les modalités de ce soutien. Cela pourrait être une allocation de base à laquelle on ne pourrait plus toucher, ce qui les stabiliserait. Il faut leur donner des « cadres structurants » et non plus facultatifs. Ces cadres sont à coordonner avec les autres pouvoirs publics, dont la Cocof. Nous devons nous concerter pour établir le plus grand nombre possible de synergies et éviter le saupoudrage.

Par contre, je ne pense pas qu’un nouveau décret soit une réponse adaptée. Toute ma politique est basée sur l’interdisciplinarité et non sur le compartimentage. Le cirque est lui-même un mélange de plusieurs disciplines. Je suis pour une logique collective entre de nombreuses disciplines proches et interconnectées. Mais je répète qu’à l’intérieur du décret actuel sur les Arts de la Scène, je suis tout à fait ouverte aux demandes financières du secteur.

 

Pour combler le manque actuel dans la filière d’enseignement, trait d’union entre les formations pour la jeunesse et les études supérieures, êtes-vous prêtes à soutenir le développement d’« Humanités Cirque » dans le secondaire ?

Fadila Laanan : Je suis convaincue que des « Humanités Cirque » pourraient aujourd’hui rencontrer un grand succès, notamment parce qu’elles permettraient de répondre aux besoins en formation de nos étudiants pour entrer à l’Esac. Nous devons nous concerter à ce sujet avec la Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour mettre sur pied un projet cohérent en la matière. Des initiatives ont déjà eu lieu par le passé : au début des années 90, l’Ecole de Cirque de Bruxelles a mené un projet en partenariat avec l’Athénée Charles Janssens, mais l’expérience a dû s’interrompre faute de moyens. Il conviendrait d’analyser au préalable ces initiatives, pour en tirer enseignement.

Joëlle Milquet : Je suis disposée à revoir le programme des Humanités artistiques ou celui des académies pour y introduire des éléments circassiens, au même titre que les disciplines déjà proposées. Un dossier est actuellement à l’étude au Conseil général de l’Enseignement secondaire. Il faudrait également discuter avec Jean-Claude Marcourt [Ministre de l’Enseignement Supérieur à la Fédération Wallonie-Bruxelles] des diplômes « cirque » dans l’Enseignement supérieur. Pour le Secondaire, je précise que je ne suis pas favorable à une spécialisation précoce excessive qui cloisonnerait trop vite les jeunes : il s’agit d’inscrire le cirque dans l’éventail des possibilités, pas comme un chemin unique.

 

En Fédération Wallonie-Bruxelles, où les subventions cumulées du cirque représentent un budget 65 fois plus petit que celui du théâtre, comme à la Cocof, les moyens du cirque ne sont guère proportionnels au « boom » du secteur. Avez-vous l’intention de corriger ce décalage ?

Fadila Laanan : Il ne faudrait pas sous-évaluer les moyens liés aux arts du cirque : les Halles de Schaerbeek, par exemple, sont ainsi généreusement soutenues par la Fédération Wallonie-Bruxelles, notamment pour leur saison « Cirque », et par la Cocof, via leur fonctionnement. Cela étant, il serait juste de réévaluer les moyens dévolus au secteur, même si aujourd’hui celui-ci s’organise de plus en plus de façon transversale, et donc « poly-subsidiée ».

Joëlle Milquet : Nous avons dégagé 700.000 euros supplémentaires pour l’enveloppe globale d’aide à la création des Arts de la Scène, dont 50.000 euros pour le cirque, les arts de la rue et les arts forains, qui passent donc de 305.000 à 355.000 euros. Hormis le CAS (Centre des Arts Scéniques), qui recevra 100.000 euros, les autres secteurs (théâtre, musique, danse, etc.) recevront tous cette même somme. Proportionnellement, l’opération est donc avantageuse pour les « petits secteurs » faiblement subsidiés comme le cirque. En outre – et je ne dis pas ça pour faire plaisir au secteur ! –, il faut, dès 2015, augmenter les subventions au cirque et au secteur jeune public, prioritaires pour moi, via les « aides facultatives » non encore attribuées.

 

Avec la disparition récente de la Maison du Cirque, le secteur a perdu une occasion de se fédérer. Quels projets seriez-vous prêtes à soutenir pour favoriser la force collective du secteur et sa visibilité ? Une nouvelle fédération ? Un grand événement rassembleur ? Une aide accrue aux tournées internationales de nos compagnies ?

Fadila Laanan : Pour moi, le cirque est vraiment un secteur en pointe à (et pour) Bruxelles : je veux être à l’écoute des propositions qui vont dans le sens de son développement et de son rayonnement collectif. Dans cet esprit, en plus de l’initiative de magazine « C!RQ en CAPITALE » que nous avons choisi de soutenir – et qui est une réponse constructive au défi lié à la suppression de la Maison du Cirque –, nous serons tout à fait ouverts aux projets mettant en lumières les potentialités artistiques et culturelles du cirque dans les prochaines années. Si on veut soutenir le cirque dans son développement, il ne s’agit pas seulement d’augmenter les moyens financiers, en laissant chaque acteur travailler dans son coin. Il faut dépasser les frontières, que ce soit entre secteurs ou entre instances de pouvoir, envisager des passerelles et travailler de façon transversale. Il est selon moi nécessaire d’avoir des accords de fonds avec la Fédération Wallonie-Bruxelles et avec la Région.

Joëlle Milquet : Notre cirque dispose d’atouts de taille, avec des lieux de formation et de création, une école supérieure de renommée mondiale et d’excellentes compagnies. Parmi les initiatives qui me tiennent particulièrement à cœur, je veux défendre le projet d’un grand événement annuel circassien (et des arts de la rue), qui ferait de Bruxelles une capitale européenne du secteur – je défendais déjà cette idée dans mon programme culturel 2006 pour la Ville de Bruxelles, en tant qu’échevine. On pourrait y montrer les créations de nos compagnies et inviter des équipes internationales. J’en ai discuté avec Sven Gatz, mon homologue flamand au Ministère de la Culture, pour arriver à un financement commun et à une participation des circassiens néerlandophones. Pour arriver à ce grand événement, il faut évidemment aider davantage les jeunes compagnies (et pas seulement de cirque) en Fédération Wallonie-Bruxelles, pour éviter qu’elles soient condamnées à la « débrouille », et collaborer entre pouvoirs publics.

 

Aux quatre coins du monde, à l’université comme sur le terrain, le « cirque social » est en plein développement. Seriez-vous prêtes à encourager cette dimension sociale du cirque, à travers l’aide à l’emploi, l’éducation permanente, la cohésion sociale ?

Fadila Laanan : Il est difficile pour moi de répondre à cette question, dans la mesure où je ne dispose pas des compétences liée à la Cohésion sociale. En revanche, je considère le lien entre culture et cohésion sociale extrêmement puissant. Le soutien que j’apporte aux projets culturels dans leur ensemble a dès lors nécessairement pour but de renforcer cette cohésion à Bruxelles. Je considère les opérateurs circassiens comme des acteurs majeurs de la mise en œuvre de nos politiques culturelles, en ce qu’ils défendent des valeurs essentielles : le dépassement individuel et collectif, l’esprit d’équipe.

Joëlle Milquet : En soutenant les CEC (Centres d’Expression et de Créativité), je réponds déjà à un de ces objectifs. Mais j’estime également qu’il est nécessaire de recibler les objectifs en matière d’Education permanente, dont le contenu est parfois devenu obsolète. Les thèmes doivent être réactualisés pour correspondre aux urgences sociales. Exemple : pour éviter la discrimination, il faut privilégier des formations à internet et éviter la « fracture numérique ». Dans cette volonté de réactualisation, je crois que le cirque peut apporter de la cohésion sociale par son langage universel : il touche à l’émotion et a un grand pouvoir fédérateur.

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.