L’instrument devenu agrès

Avr/Mai/Juin 2018

Cirque… ou musique ? La fusion est parfois totale. Dans le travail du clown, l’instrument de musique peut lui-même devenir un agrès de cirque, puisqu’il permet à l’artiste de forger son expression. Si la pratique exige une indéniable virtuosité, elle puise aussi son inspiration dans l’accident… musical.

Certaines rencontres tiennent parfois de l’accord parfait. Depuis les origines, l’instrument de musique est un des attributs identitaires du clown. Il forme, tant dans ses sons que dans sa manipulation, une sorte d’extension de l’artiste qui cherche inlassablement à s’exprimer par d’autres chemins que la seule parole. Pour faire rire ? Oui, parfois, par ses détournements. Mais surtout pour raconter, car l’instrument de musique est le plus étrange et le plus fidèle prolongement des émotions et frémissements de la voix humaine. « Si l’on veut faire un spectacle qui rassemble les gens et amène du décalage, la musique est un outil formidable. C’est pour cela que les clowns l’utilisent », avance Maxime Dautremont, qui en connaît un rayon avec son Duo Gama.

C’est vrai que l’instrument n’est pas un accessoire comme un autre. Il n’est pas « neutre » comme une balle de jonglerie, un anneau ou même une chaise. Avant que l’artiste ait posé ses doigts dessus, le public entend et attend des notes, même s’il ne les voit pas encore. Tout le plaisir, l’habileté et le challenge du clown sera de lui amener ces notes et cette musique par des voies détournées. « Quand j’ai décidé d’intégrer un violon dans un numéro, il y a une quinzaine d’années, j’avais envie de manipuler l’objet en créant des accidents, sans savoir comment », nous explique Benji, de la compagnie Les Argonautes. « Mais je me suis vite rendu compte que je ne pouvais pas faire n’importe quoi ! », sourit-il. Si l’instrument tombait ou qu’il était malmené, cela créait un certain malaise dans le public. « Je dois respecter mon instrument, il est plus intelligent que moi. J’interprète un personnage burlesque, dépassé par les événements, qui vient pour jouer de son instrument alors qu’on lui glisse une balle en bois dans la main. Du coup, il y a un objet en trop. » Même si la manipulation n’est pas orthodoxe, la musique reste de la musique. Dans Solo Due, que Benji joue avec Étienne Borel, la Danse macabre de Saint-Saëns reste la Danse macabre, même si elle est jouée à quatre mains sur le violon. « Ce n’est jamais la musique qui fait rire, ce sont les twists ou les bugs qui surviennent dans la manipulation de l’instrument », confirme Gaël Michaux, l’autre moitié du Duo Gama. « Après tout, quand la musique est interprétée sérieusement, c’est… un concert ! »

Dans le bien nommé Deconcerto, le Duo Gama démontre d’ailleurs que la musique peut aussi exister sans instrument classique : Gaël et Maxime jouent notamment l’Ave Maria de Bach sur un bac de bières (qu’ils boivent de temps à autre). La musique est à la fois le prétexte et l’aboutissement d’un numéro. « À chaque fois, on a développé et appris à jouer la musique du numéro, puis on a déconstruit le trajet pour y arriver en nous compliquant la vie. C’est une performance musicale qui nous permet un dialogue avec les gens à travers la compétition entre nos deux personnages », précise Maxime Dautremont.

En fonction des moments et des numéros, l’instrument de musique change de statut. D’accessoire, il peut devenir un vrai personnage, sans jamais cesser d’être un instrument. « Ce qui est passionnant, c’est quand l’instrument amène un jeu, qu’il soit musical, théâtral, qu’il demande l’intervention d’un volontaire ou quand il est le centre d’un enjeu », explique Sébastien Derock, qui a parcouru le monde entier avec Olivier Mahiant pour donner corps (et notes) aux Zyrgomatik.

Faut-il être excellent musicien pour être à l’aise dans le jeu musical burlesque ? Grock, célébrissime clown musicien, jouait de 24 instruments, un orchestre à lui tout seul. Les deux instrumentistes de Duo Gama n’ont, eux, pas suivi de formation musicale. C’est leur oreille et leur curiosité qui les ont amenés à chercher les notes dans des bacs de bière ou des tuyaux en PVC ! Benji a suivi une formation classique et a mené pendant longtemps le travail de musicien et de jongleur en parallèle, avant de fusionner les deux. « Ça me stressait de jouer mes bêtises devant des ‘vrais’ musiciens, même si secrètement, j’avais envie de les faire enrager par plaisir sadique », s’amuse-t-il. Mais le jour où il a joué son spectacle devant ses parents, tous deux musiciens, une partie de la pression est tombée : ils ont adhéré. Pour son prochain spectacle, Sébastien Derock a envie de donner la vedette au trombone, un instrument qu’il maîtrise plutôt bien. « Comme je vais devoir travailler l’accident, ce sera un peu le travail inverse de l’apprentissage, ce sera plutôt désapprendre », annonce-t-il. C’est sans doute le propre de la virtuosité burlesque : la musique devient un agrès invisible. Un fil où le public est invité à grimper, en funambule, comme un hymne à la joie ou une symphonie inachevée.

La musique au corps

Depuis tout petit, François Blondiau non seulement jongle, mais il « vit » la musique. « J’ai grandi dans une famille très musicale. Je me revois dans ma chambre, gamin. J’écoutais un morceau et je rêvais de tel geste, tel enchaînement, pas de la danse, autre chose… » Pour lui, ce sera la combinaison du cirque, du mouvement et de la musique, étudiée à l’Institut Jaques-Dalcroze, du nom de ce compositeur suisse qui inventa une méthode nouvelle née de l’union du rythme et du mouvement. « C’est une éducation ‘par’ et ‘pour’ la musique », définit François. « Le principe pédagogique est qu’un musicien sera plus performant s’il ressent physiquement la musique qu’il travaille. » Aujourd’hui formateur à l’Ecole de Cirque de Bruxelles, François Blondiau accompagne des circassiens amateurs de 6 à… 69 ans, y compris dans d’ambitieux ateliers de création, en les encourageant à s’approprier la musique. Son secret ? « La mémoire corporelle ! Ce n’est pas moi qui l’ai inventée », rigole-t-il. « Par des écoutes répétées, des exercices de création physique autour des rythmes, je vois les gens changer au fil du temps. Les mouvements se fluidifient, deviennent plus organiques. » Inutile de préciser que le formateur croit à l’apport musical dans un parcours de cirque : « J’ai parfois l’impression qu’on l’utilise comme du sucre en poudre quand tout est presque fini », sourit-il. « Mais je pense que c’est plutôt du beurre ou de la farine, à intégrer dès le départ. » La musique, ça se vit et ça se mange ! L.A.

L’oreille musicale de Claudio Stellato

Circassien, danseur, chorégraphe, musicien, artiste touche-à-tout, Claudio Stellato est l’auteur de L’Autre et de La Cosa, sacré meilleur spectacle de cirque aux Prix de la Critique en 2016.

« Si on regarde un arbre avec, dans ses écouteurs, du Bach ou du death-metal, notre vision de cet arbre change complètement. La musique n’est pas simplement un élément qui met de l’ambiance, elle donne une couleur graphique et unique à une scène. Ne voulant pas donner un sentiment unique avec mes spectacles, je choisis le silence. Les événements eux-mêmes, comme le travail avec le bois dans La Cosa, provoquent des bruits dans ce silence et deviennent la matière sonore du spectacle. Toute l’énergie doit venir des actions que nous menons en scène, pas d’une musique. En recherche, je travaille moi-même dans le silence. Par contre, dans mes workshops, j’utilise plein de musique ! Parce qu’elle aide les participants à trouver l’énergie de réaliser des choses qu’ils n’avaient pas prévues. » L.A.

Innocence Par la Scie du Bourgeon

Tout en « Innocence », pureté et fraîcheur, Philippe Droz et Elsa Bouchez dialoguent corps à corps. Unis à la ville comme à la scène, les acrobates de la Scie du Bourgeon…

[MA] Par la compagnie Le Phare

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L'auteur.e de l'article

Gilles Bechet

Gilles Bechet

Giles Bechet est journaliste freelance. Curieux de tout, il aime se perdre dans la culture, celle qui pousse en salle, sous chapiteau et dans les terrains en friche. Pour y rencontrer toutes sortes de gens, des gens qui voient, qui ont vu et qui font voir. Ou qui ne font rien du tout et le font bien.