L’Ésac sur le devant de la Senne

Avr/Mai/Juin 2018

Hébergée pendant 24 ans au Centre scolaire du Souverain, à Auderghem, l’École supérieure des arts du cirque étrenne ses tout neufs bâtiments sur le campus du Ceria, à Anderlecht. Petit tour de piste avec Frank et Orianne, deux étudiants réjouis par cet outil de haut vol.

En bord de canal, au bout du campus du Ceria à Anderlecht, se dresse, seul et frappant, le double bâtiment qui héberge désormais l’École Supérieure des Arts du Cirque de Bruxelles (Ésac). La vue en impose, dans ses lignes claires, tandis qu’à quelques sauts de là, deux péniches dorment sur l’eau, comme indifférentes au nouveau lieu de vie érigé à leurs côtés. Ici tout n’est que silence (en apparence), dans un contraste indéniable avec les 24 ans de virevoltante cohabitation au Centre scolaire du Souverain, à Auderghem, qui fut l’adresse de l’Ésac jusqu’il y a peu.

Reconnue officiellement en 2003 comme 16e école supérieure des Arts en Fédération Wallonie-Bruxelles, au même titre que les Conservatoires par exemple, l’Ésac s’était en effet établie à Auderghem dès le début des années 90, dans le hall magnifique mais très sollicité du Centre scolaire du Souverain. « L’ancien lieu avait peut-être plus de cachet mais ici, on a envie d’investir, d’user l’espace », nous confie Oriane Lautel, trapéziste en deuxième année d’études. C’est elle qui nous fait découvrir les lieux, accompagnée de Francisco Alvarez Lopez, « Frank » pour les intimes. Lui aussi est en deuxième, et se spécialise en sangles. Et tous deux ne cachent pas leur joie d’étrenner semblable outil.

Le bâtiment est impressionnant, tant par ses volumes que par ses fonctionnalités, et fut pourtant construit en temps record : 1 an et 4 mois de travaux pour 3.450 m² de salles d’entraînement, classes théoriques et autres locaux administratifs. L’Esac se déploie désormais dans un double volume qui allie l’ancienne « chaufferie » évidée et revisitée de fond en comble, et une aile toute neuve. On suit Oriane et Frank, d’escaliers en recoins, pour découvrir une infrastructure « complète », disposant notamment de 3 chambres pour accueillir les professeurs invités qui, comme les élèves (dont nos guides), viennent parfois de loin.

 

Baigné de lumière

Parmi les têtes pensantes de l’infrastructure, Thomas Loriaux, gréeur et prof en techniques d’accroche, parle du bâtiment non sans une certaine fierté : « Nous avons enfin pu réaliser ce que nous voulions mettre en œuvre depuis 20 ans », résume-t-il. « Tout projet de ce genre a ses aléas. Mais ici on a pu préserver les fondamentaux des besoins techniques jusqu’au bout de la conception. » Parmi les grandes réussites de l’endroit, Thomas cite notamment l’éclairage de la chaufferie, cet ancien bâtiment du Ceria dont les hautes baies vitrées ont pu être conservées. « On a rarement vu une salle de répétition avec une aussi belle lumière naturelle, que nous avons su canaliser afin de limiter les ombres », nous montre-t-il. Autre grande fierté de cet espace : sa passerelle. Située sous les combles, celle-ci permet un ajustement illimité de chaque agrès nécessaire à la formation des étudiants.

Troisième « choc » de taille, après la vision d’ensemble et la grâce de la chaufferie : le Studio, énorme hall offert à toutes les transformations et équipé (notamment) d’une fosse à mousse, outil indispensable à l’expérimentation acrobatique, « très protecteur pour le corps », explique Thomas Loriaux – et impératif pour tout lieu d’enseignement circassien de haut niveau.

À l’étage, deux salles sont disponibles pour les entraînements en solo. « Nous avons gagné en liberté avec ces nombreux espaces », estime Frank. « On peut par exemple se rendre dans la salle de danse, mettre de la musique et faire des recherches sur nos mouvements. Tout est plus grand, plus propre, plus neuf. » Salle de musculation, studio musical, salle de pause et même une pièce dédiée à la couture : la visite confirme cette invitation au travail.

Le défi de la nouvelle implantation pourrait être sa localisation, plus éloignée du centre qu’Auderghem. Mais ce calme a aussi ses atouts : « À Auderghem, nous n’étions pas seuls, ce qui amenait beaucoup de vie et nous permettait de ne pas être coupés du monde. Mais au niveau de la concentration dans le travail, et surtout dans les étapes de recherche, on a beaucoup gagné », commente Philippe Vande Weghe, professeur de jonglerie. Et l’équipe compte bien montrer le chemin aux visiteurs de temps à autres, notamment lors de présentations publiques de travaux d’étudiants – le Studio s’y prête parfaitement.

Tout est là… et tout est à inventer. « On peut enfin faire du bruit dans déranger personne », rigole Virginie Jortay, la directrice, qui ajoute : « On est chez nous mais pas encore tout à fait : on rentre dans le confort, mais on sort de notre zone de confort. Il faut le temps d’apprivoiser le lieu. Mais je vois tout ce qui est possible ici : on est dans un creuset, on peut inventer des choses. »

Par cette nouvelle infrastructure, l’Ésac se dote tout simplement d’un espace adapté au développement de son enseignement reconnu internationalement, qui attire chaque année plus de candidats circassiens talentueux. « Ici, on est surnourris ! », glisse Oriane Lautel. « On apprend énormément. Notre corps imprime plein de choses, surtout au niveau technique. Grâce à mon professeur de trapèze, je peux acquérir des compétences qui seront déterminantes pour la suite. » Car c’est l’heure du cours, et il n’est pas question de se laisser distraire !

 

La nouvelle adresse de l’Ésac : Campus du Ceria (bâtiment 8B), avenue Emile Gryzon, 1

1070 Bruxelles ; www.esac.be

Une filière « cirque » en construction

Devenir circassien implique un parcours au long cours. Il part souvent de l’enfance (ateliers de loisirs), passe par une intensification des pratiques à l’adolescence (en cours du soir par exemple ou en Humanités Cirque), s’affermit dans une formation préparatoire et « culmine » dans une école supérieure. La nouvelle infrastructure de l’Ésac invite à faire le point sur cette filière en Fédération Wallonie-Bruxelles.

2017, 2018, 2019… Chaque année, le teasing s’intensifie ! On est proche de voir enfin les premières Humanités Cirque en Fédération-Wallonie Bruxelles. Tous les référentiels de cours sont prêts. Au total, 4 écoles secondaires devraient donner cette formation : l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, l’Institut des Ursulines à Koekelberg, l’Athénée Royal de Huy et l’Athénée de Morlanwelz. Chaque école devra organiser des partenariats avec des structures avoisinantes pour mettre en œuvre les programmes. À Bruxelles, les Ursulines disposeront, en 2020, d’un espace approprié à la création circassienne : le CirK, la nouvelle implantation de l’Espace Catastrophe à Koekelberg. « C’est une des raisons principales qui ont motivé notre déménagement à cet endroit précis », explique Catherine Magis, directrice de l’Espace Catastrophe. « Nos professionnels seront sur place 24 heures sur 24 et nous mettrons à disposition notre matériel pour tous les cours liés aux techniques de cirque. »

Pour compléter la filière, il faudrait, bien sûr, organiser une « prépa » officielle et subventionnée, en vue des épreuves d’entrée vers le supérieur (celles de l’Ésac par exemple). Des projets se rêvent depuis longtemps, sans encore avoir pris corps. Pour l’heure, il s’agit de jongler avec les formations existantes, les stages intensifs ou spécialisés, « à la carte ».

La question des Masters est de plus en plus présente. Actuellement, l’Ésac délivre un baccalauréat diplômant de 3 ans. Si avoir deux diplômes pouvait paraître superflu pour les circassiens par le passé, détenir un master a désormais un sens réel. « Il existe aujourd’hui des dispositifs de financement qui font que les circassiens doivent rentrer un peu plus dans les cadres », explique encore Catherine Magis. « Détenir un master permet aussi une reconversion plus facile : certaines connaissances acquises vis-à-vis du corps peuvent permettre de se rediriger vers des métiers comme kinésithérapeute, ostéopathe ou encore psychologue. » La filière se pense donc, même si les travaux sont en cours. S.B.

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Simon Breem