De la sciure dans la rétine

Avr/Mai/Juin 2017

Une piste ronde, un lion, un athlète sautillant, une trapéziste, de la sciure. Certains clichés ont la dent plus dure qu’une panthère noire. 250 ans après l’invention du « cirque moderne » qui rassembla le premier ces ingrédients, comment se fait-il que le cirque garde une image aussi… traditionnelle ?

Le mot « cirque », c’est un peu comme une poignée de porte : c’est très pratique pour ouvrir l’imaginaire, mais on ne sait jamais exactement ce qu’on va trouver derrière. La preuve par un petit sondage, qui émaille ces pages. « Pour moi, le cirque, c’est une tente, des acrobaties, un clown, des tambours, des cerceaux, des applaudissements, des sauts, des danses, des gradins, du feu et des animaux », liste Sandrine, musicienne bruxelloise. « Le cirque ? C’est la fin de la prouesse, on est dans le contemporain, on nage de plus en plus dans l’abstraction », estime pour sa part Éric, architecte.

Alors, entre le nez rouge du cirque traditionnel et la corporalité parfois abstraite du cirque contemporain – entre les deux pôles des stéréotypes –, quelle est l’image du cirque aujourd’hui ? Plutôt que de jouer les oppositions entre passé et présent, notre dossier tend un miroir aux arts de la piste pour voir les images qui se reflètent dans les yeux de spectateurs, d’artistes, de programmateurs ou de ceux qui orchestrent sa communication. Au fil de ces pages, la question de l’image, multifacette, se décline en une multitude de points d’interrogation : comment le cirque est-il perçu aujourd’hui ? À quelles réalités le mot renvoie-t-il ? Le rapport entre le « traditionnel » et le « contemporain » n’est-il que chien de faïence et non pas échange ? Quelle est la place du cirque dans les saisons des théâtres ? Comment s’y présente-t-il ? L’idée qui guide ce dossier, c’est d’aller débusquer les clichés pour mieux circonscrire le réel, bien plus subtil, des scènes actuelles.

Sortir la tête du sable

Le plus coriace des clichés tient assurément en deux mots : paillettes et animaux. Dans l’imaginaire collectif, le cirque reste synonyme de nez rouge et chapiteau, fauves menaçants et justaucorps moulants, clowns et odeur de popcorns. Signe des temps pourtant, le Ringling’s Circus, l’un des derniers mastodontes itinérants du cirque classique américain, vient d’annoncer la fin de ses activités en mai prochain, après 146 ans de tournée continue. Beaucoup plus près de nous, en Belgique, une loi interdit formellement l’usage des animaux sauvages dans les spectacles, depuis février 2014[1]. Si même la loi s’y met, comment se fait-il alors que le cirque garde une image aussi « traditionnelle », malgré plusieurs décennies d’évolution contemporaine, où la prouesse nourrit avant tout le regard sur l’humain ?

Pour comprendre ce phénomène, il faut peut-être s’inspirer de la « persistance rétinienne », qui veut que la lumière vous laisse une trace dans l’œil, même quand elle a disparu. Ainsi, l’histoire du cirque occidental est émaillée de jalons marquent puissamment les conceptions. Souvent, ils s’accumulent et coexistent, plus qu’ils ne s’opposent. Parmi ces jalons, on en épinglera deux, incontournables : un empereur qui mena la Guerre des Gaules (Jules César) et un beau soldat de retour des Guerres d’Amériques (Philip Astley).

Non contents de conquérir la Gaule – toute ? Toute – et nos nerviennes régions peu avant l’an zéro, les cohortes romaines nous ont imposé un cliché qui reste planté dans notre œil plus profondément qu’un javelot : une vision « héroïque » de la pratique du cirque. Lions, panthères, athlètes huileux, combat à la vie à la mort, le « circus » (le « cercle » latin) a non seulement créé le mot « cirque » ou « cyrk » ou « circo » en une foule de langues, il a aussi forgé les gradins, nous a mis en rond (ou en ellipse, mais bon), il nous a tendus comme des cithares vers le centre de la piste de sable où l’incroyable va arriver. Astérix gladiateur et Ben-Hur n’ont sûrement rien arrangé : cette piste, on l’a dans l’œil.

Deux millénaires plus tard, après la quasi-disparition du genre au profit des saltimbanques médiévaux, voici venir notre beau soldat, qui va revitaliser le « cirque » (un genre dont le Moyen-Âge avait oublié jusqu’au nom). En 1768, Philip Astley, cavalier hors pair, a l’idée d’exploiter ses talents et ceux d’autres militaires démobilisés autour d’une piste ronde, en plein Londres. Avec sa veste rouge ornée de galons et de boutons dorés, avec ses parades et ses spectacles équestres auxquels il ajoute acrobates et phénomènes, cet entrepreneur visionnaire invente le « cirque moderne » et marque, sans le savoir, les rétines de dizaine de générations de spectateurs – dont les nôtres.

 

Un vieillard toujours vaillant

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, le mot « cirque » n’a eu de cesse de recouvrir d’autres réalités, d’autres espaces, d’autres pratiques. Le « cirque moderne », à la Astley, mènera au cirque dit « traditionnel » ou « classique » : il triomphera jusqu’aux années 60, décennie de son déclin économique et de changement de mentalités, notamment à travers Mai 68. Mûri dans les années 70, révélé dans les années 80, le « nouveau cirque » a profondément modifié les formes et conceptions : refus des animaux sauvages, poétisation du geste, mélange des arts, abandon de l’enfilade de numéros au profit d’un spectacle continu… Dès 1995, le « cirque contemporain » a poursuivi l’évolution, préférant le sens à la performance, jouant parfois sur une seule discipline, ouvrant les champs esthétiques. Un terrain foisonnant pour lequel les spectateurs – y compris des théâtres – se passionnent aujourd’hui.

N’est-il dès lors pas étonnant que ce soit davantage Philip Astley, moderniste d’il y a 250 ans, qui continue à marquer les imaginaires ? La télévision – genre « Le plus grand cabaret du monde » de Patrick Sébastien – et le fait d’être allé, enfant, voir un spectacle de cirque (souvent traditionnel, en tout cas pour les adultes d’aujourd’hui) : voilà deux facteurs de persistance rétinienne. Mais ce serait sans doute ignorer l’une des clés que le cirque porte en lui-même. Alors que la plupart des arts (peinture, théâtre, danse) procèdent par des révolutions esthétiques qui renversent et remplacent volontiers le mouvement précédent, le cirque est un art cumulatif. S’il évolue également par le jeu des métamorphoses artistiques et sociales (de la destruction du Circus Maximus en 476 à la théâtralisation du « nouveau cirque » en 1984), le cirque est une pratique qui n’efface jamais totalement les formes antérieures, mais les contient. La place centrale du corps est fondamentale dans ce trait continu. Et l’amour aigu de la citation et de l’ironie (voire de la parodie) vis-à-vis des formes anciennes joue également un rôle important dans l’écriture circassienne, jusqu’aux formes les plus contemporaines, qui ne peuvent jamais nier l’histoire qui les a précédées.

En entrant dans le cercle de lumière, même si c’est un carré, l’artiste de cirque emmène dans son sillage une pluie d’images invisibles, qui font à la fois sa force et sa beauté. Et c’est sans conteste ce qui pousse naturellement le cirque à toujours se réinventer.

[1] Voir « C!RQ en CAPITALE » n°1, octobre-décembre 2014.

Micro-Trottoir

Sandrine, 40 ans, musicienne

« Mon image du cirque ? Une tente, des acrobaties, un clown, des tambours, des cerceaux, des applaudissements, des sauts, des danses, des gradins, du feu et des animaux. »

Soledad Ortiz de Zevallos, 28 ans, circassienne

« Plus qu’en théâtre ou en danse, j’ai l’impression que nous, artistes de cirque, nous avons davantage de petites images qui tournent autour de nous – une foule d’images à gérer, à digérer. »

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.