Soledad, d’ici et de là-bas

Avr/Mai/Juin 2017

À lui seul, son nom fait chanter les continents. De père péruvien et de mère belge, Soledad Ortiz de Zevallos Brouyaux a deux pays dans le cœur… et dans ses valises. Elle a grandi à Lima, s’est formée à Bruxelles et enseigne aujourd’hui à la Tarumba, précieuse école de la capitale péruvienne.

« Parfois, mon cerveau est belge, parfois il est péruvien », annonce-t-elle d’emblée, dans un français parfait et avec ce grand sourire qui ne la quittera guère durant tout l’entretien. Volubile, gracile, Soledad Ortiz de Zevallos Brouyaux fait résonner le café saint-gillois de mille histoires, captant parfois l’attention de clients qui se surprennent à l’écouter discrètement. Il faut dire que le parcours de la jeune femme, jonglant depuis toujours avec deux continents, n’a rien de banal. Son père, architecte toqué de littérature, est péruvien. Sa mère, passionnée de théâtre, est belge. Née à Lima, en 1988, Soledad a les deux pays vissés à l’ADN. Elle a fait ses maternelles à Saint-Gilles, puis a grandi dans la capitale péruvienne. À 18 ans, elle est revenue à Bruxelles, pour étudier à l’Esac. Et aujourd’hui, elle est retournée à Lima : elle enseigne à la Tarumba, une école de cirque au cœur de la ville bourdonnante.

 

D’ici et de là-bas ? « Petite, je me sentais péruvienne, je venais en vacances en Belgique tous les 2 ou 3 ans, voir les cousins… Je ne m’imprégnais pas. Au fil de mes études à l’Esac, il y a eu comme une bascule. Aujourd’hui, je me sens Bruxelloise à fond ! C’est ma ville d’adoption. » Dès 2010, diplômée en trapèze ballant, Soledad multiplie les belles et belges collaborations : elle voltige dans Triplette des P’tits Bras, bouillonne dans Zoul de Carotte Vapeur ou saute dans La malle de Circassie de Gondwana, dont la tournée de 400 dates la mène jusqu’au… Pérou.

 

Comment se fait-il dès lors que la plus Bruxelloise des Péruviennes ait décidé de s’établir à nouveau à Lima ? « Je me suis construite avec beaucoup de Bruxelles », sourit-elle, « mais à un moment j’ai senti le besoin de retrouver mes racines péruviennes. L’amour pour Bruxelles ne s’est en rien tari. Au contraire : c’est parfois quand tu t’éloignes que tu aimes mieux ! » Retrouvant l’école de son enfance – cette Tarumba devenue aujourd’hui à la fois compagnie de cirque, école de cirque social et école de cirque professionnelle –, Soledad a clairement le vent dans le dos. « Le cirque au Pérou, c’est pour moi un véritable appel d’énergie. Il y a énormément à construire, je dirais qu’il y a 30 ans à rattraper par rapport à Bruxelles. Il faut retrousser ses manches et y aller : il n’y a aucune aide sociale pour les artistes, tout le monde est toujours en action. La société européenne est plus individualiste. Là-bas, on sent le souffle d’un groupe qui avance ensemble. »

 

Très sensibilisée à l’histoire politique du Pérou, vibrante et militante, Soledad décrit Lima comme une ville où tout est à gagner, « une ville un peu monstre, en perpétuelle expansion, avec plus de 10 millions d’habitants », où les fractures entre classes sociales sont très fortes. « La Tarumba est un des seuls endroits de mélange à Lima. Le rôle social de l’école est très important. La ville attire des jeunes de tout le Pérou, qui espèrent y trouver un boulot. Beaucoup sont livrés à eux-mêmes, perdent confiance. L’un des buts de l’école de cirque social, c’est de regonfler cette confiance en eux. Et ça marche. Ça m’émeut très fort. »

 

Aujourd’hui, Soledad est également prof à l’école de cirque professionnelle et n’oublie en rien le monde du spectacle. À 55 ans, Bernadette Brouyaux, sa mère, s’est inscrite au Conservatoire, à Lima – le théâtre étant sa passion de toujours. Alors sa fille lui a proposé de monter un duo qui mêle cirque, musique et jeu. Le titre ? Le jour où j’ai porté ma mère. « Le spectacle parle de nous. On se ressemble fort, tant au niveau physique qu’au niveau mental. Quand je lui ai proposé de faire ce spectacle ensemble, qu’est-ce qu’on a pleuré toutes les deux… Elle m’a beaucoup aidé. Peut-être était-il temps que les rôles s’inversent. »

 

Un spectacle qu’elle aimerait jouer à Bruxelles. Car la capitale belge reste primordiale pour Soledad. Elle y revient régulièrement pour travailler (une reprise de rôles dans Les Filles du deuxième de la compagnie Lady Cocktail) et s’y former (elle suit le Certificat en dramaturgie circassienne de l’Esac et du Cnac). « J’ai toujours vécu les deux pays à la fois. Je pense que ne pourrai jamais choisir vraiment. Au Pérou, on me demande ‘Tu restes jusqu’à quand ?’. Cette aventure me plaît. Elle ressemble à qui je suis. »

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.