Le mât chinois

Avr/Mai/Juin 2015

On compte de plus en plus de « machinistes » dans le monde du cirque. Recrudescence des machineries de scène ? Mécaniciens lors de longues tournées ? Pas du tout : c’est ainsi qu’on nomme celles et ceux qui pratiquent le mât chinois. Venu de Chine (on s’en doutait), l’agrès se réinvente.

La grande majorité des techniques acrobatiques nous viennent de l’Empire du Milieu. Le « mât chinois », ce drôle de poteau, ne déroge pas à la règle. Selon Pascal Jacob, historien du cirque, la pratique ancestrale « trouve sa source dans l’ascension des arbres fruitiers et dans le désir d’être plus agile ou plus rapide qu’un éventuel rival en grimpant au sommet du tronc pour en décrocher les fruits convoités » (2).
Cette discipline a longtemps été pratiquée comme un exercice de force. Il fallait alors la carrure de Superman pour pouvoir effectuer les figures telles que le « drapeau » (corps perpendiculaire au mât), le « brachial-épaule » (retournement dynamique avec appuis successifs sur l’épaule et le coude) ou les sauts d’un mât à un autre. On terminait invariablement son numéro par la « chute de la mort » (voir « Mode d’emploi »).
A l’orée du XXIe siècle, un vent nouveau est venu souffler sur le mât. Le Portugais João Paulo Dos Santos, alors étudiant au Centre National des Arts du Cirque (Cnac) de Châlons-en-Champagne en France, a été un des grands artisans de cette dynamique machination. Sous son impulsion, tout le répertoire classique a été revisité. C’est aussi à partir de ce moment que la pratique s’est féminisée.
Foucauld Falguerolles (compagnie Hay que, NoFit State, Dujoli Circus), autodidacte acharné, a été séduit par cet agrès : « J’aime bien ce côté épuré, cette ligne ». Pour lui, comme pour Thomas Dechaufour (machiniste diplômé de l’Esac en 2009), la sensation de chute libre, lors des figures rattrapées au ras du sol, est proche de l’ivresse.
Foucauld développe une gestuelle fluide et tout en contrôle, donnant une sensation de légèreté déconcertante. Thomas, quant à lui, a une tout autre approche : « Les coups et les brûlures sont monnaie courante. Parfois, c’est trop ! Mais j’adore les cascades et de ce point de vue-là, le mât regorge de possibilités ». On peut voir une belle illustration de sa démarche dans « Le Poivre Rose », création de la compagnie du même nom, ainsi que dans « Dynamite and Poetry », par la compagnie 15feet6.

Le sol lâche les amarres
Ces dernières années, le niveau technique est monté en flèche. En outre, le lien entre le sol et le mât a pris une importance toute particulière, notamment via les nombreuses approches dansées ou la pratique en collectif. Pourtant, Thomas et Foucauld (que je rejoins sur ce point) déplorent une évolution « parfois trop technique qui s’enferme sur elle-même et s’essouffle si elle n’est pas nourrie artistiquement ».
Comme Thomas, on peut développer une liberté d’interprétation avec le mât vu comme une sorte d’« anti-piédestal » : son personnage grimpe insatiablement dans une lutte loufoque – et perdue d’avance – contre la gravité. Fabian Krestel, artiste allemand fraîchement diplômé de l’Esac (2013), propose quant à lui un mélange virtuose de mât et de jonglerie aux massues.
Certaines alternatives viennent d’un groupe de curieux agitateurs, auquel irait fort bien le nom d’« amicale européenne des machinos affranchis », qui entend libérer le mât de ses ancrages traditionnels. Vincent Martinez travaille avec un « mât culbuto » : un mât avec une base en forme de demi-ellipse lestée. William Valet a conçu le « mâtitube » : un mât oscillant grâce à un mécanisme de fixation en son centre et un poids à la base. Avec Gert De Cooman, nous avons créé en 2014 un spectacle autour du mât libre : « Entre Nous ». Le mât, qui n’est pas fixé au sol ni lesté, ne tient (ou ne tombe) que par nos jeux d’équilibre.
Après sept ans de pratique du mât chinois, Foucauld a aussi eu envie de quelque chose « de plus dynamique et aérien ». Monté sur un système de poulies et contrebalancé par sa partenaire Vanina Fandiño, son mât volant s’élève de plusieurs mètres au-dessus du sol et revient s’y poser en un clin d’œil. « Les chutes sont vertigineuses, le public a une plus grande sensation du vide car le mât n’est pas connecté au sol ».
Et les filles dans tout ça ? Elles aussi osent les brûlures et ecchymoses ! La Française Nedjma Benchaïb (16e promotion du Cnac de Châlons-en-Champagne) en tête de file, suivie depuis par bien d’autres… Aucun doute, l’avenir du mât, autrefois réservé aux « gars », passe également par le nouveau langage développé par les nombreuses « nanachinistes ».
Bien ancré au sol ou chancelant dans l’espace, le mât continue, après des millénaires, d’offrir de savoureux fruits à celles et ceux qui osent s’aventurer à sa cime. Avis aux amâteurs.

(1) Kenzo Tokuoka est circassien multi-pistes. Il travaille au sein de la compagnie Carré Curieux, Cirque Vivant !
(2) « La souplesse du dragon. Repères et références pour une histoire du théâtre acrobatique en Chine », Paris, Editions Magellan et Cie, 2013.

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L'auteur.e de l'article

Kenzo Tokuoka

Kenzo Tokuoka

Kenzo Tokuoka est artiste de cirque. Diplômé de l'ESAC (Ecole Supérieure des Arts du Cirque) en 2007, il est le co-fondateur et co-directeur de la compagnie Carré Curieux, Cirque Vivant !