De l’exploit de tenir debout

Oct/Nov/Déc 2016

Acrobate virtuose, Hèdi Thabet s’est totalement réinventé après l’amputation qu’il a dû subir à 18 ans. Dans les coulisses de l’immanquable « Ali », à voir au National, le metteur en scène et partenaire de jeu Mathurin Bolze explique le cheminement qui a conduit à une nouvelle naissance.

Un titre bref et tout est dit. Ali, trois lettres, comme trois jambes, sur lesquelles marche un spectacle à deux têtes, celles d’Hèdi Thabet et de Mathurin Bolze. Trois jambes pour deux têtes : de cette incongruité mathématique est né un savant déséquilibre artistique où le duo d’acrobates se cherche, se porte et s’emmêle pour former une créature protéiforme, fantastique, monstrueuse ou mythologique.

Hèdi Thabet n’a qu’une jambe, la gauche lui a été amputée à l’âge de 18 ans à cause d’un cancer des os. Quinze ans plus tard, en 2008, c’est avec Ali (du nom de son frère, Ali Thabet, danseur et circassien) qu’il est remonté sur la piste, faisant de son corps le point de départ d’une recherche passionnante sur le mouvement, en collaboration avec Mathurin Bolze. Si ce dernier a bien ses deux jambes, il a trouvé chez Hèdi une géométrie corporelle inédite pour faire rebondir son métier d’acrobate.

Déplacer l’axe de la prouesse

« Ce qui est arrivé à Hèdi m’a beaucoup questionné », se souvient Mathurin. « Je me suis demandé ce qui se passe dans la tête et le corps quand on perd une jambe. Comment se réinvente-t-on un chemin ? Comment fait-on quand le centre de gravité se déplace, quand les appuis se modifient, quand la musculature se développe autrement ? Je me suis projeté avec 15 kilos de jambes en moins : qu’est-ce que ça implique dans les mouvements de rotation, les portés, le poids du bassin ? » Ces interrogations sont devenues expérimentations, les deux corps cherchant tous les nouveaux possibles que déclenchait leur alliance. Avec, bien sûr, la conscience que le corps handicapé d’Hèdi, avant même d’entamer le moindre mouvement, raconte une histoire. « Les gens projettent beaucoup d’eux-mêmes », poursuit Mathurin Bolze. « Quand un homme se met debout, après une épreuve, il y a une force éminemment théâtrale là-dedans. Son handicap est très circassien parce qu’il y a un impact visuel fort, contrairement à quelqu’un qui serait sourd par exemple, ce qui est plus invisible. Mais ce n’est pas le handicap qui nous a intéressés. On n’avait pas envie de faire pleurer dans les chaumières. On voulait surtout s’amuser avec nous-mêmes, explorer un cirque où l’exploit n’est pas de faire un triple salto mais simplement de tenir debout. Comment je peux glisser ma main dans cette jambe de pantalon vide, un peu comme on jouait, gamin, à mettre deux jambes dans une même botte. »

 Aventuriers sur des terres inconnues, les deux hommes ont ainsi exploré la beauté de paysages physiques inexplorés, inventé des nouveaux contours humains, et inversé notre regard sur qui porte qui, sur qui est « bancal ». « On n’a pas tout de suite mesuré ce qu’on avait mis dans ce spectacle. Ça s’est révélé à nous quand on a joué, quand on a vu les photos. Alors on s’est dit : ‘Whaow ! C’est ça qu’on a fabriqué comme monstre ?’ Après tout, c’est ça aussi, les gènes du cirque. On n’est pas toujours dans le registre des corps parfaits et athlétiques, mais aussi un peu dans le ‘freak’ ». Créé en 2008, le spectacle a fait bien du chemin depuis lors. Mathurin Bolze ne compte plus les réactions surprenantes des enfants, dont ce petit garçon qui, quelques semaines après une représentation d’Ali, s’est mis à n’utiliser qu’une jambe pendant quelques jours. Ou encore ces femmes, dans une prison de Rennes, qui se sont projetées dans ce témoignage de résilience et d’espoir d’un autre chemin après un accident de la vie. « Et puis, il y a eu tous ces articles écrits sur ce qui ne fut rien d’autre, finalement, que notre histoire ! »

 Ali et Nous sommes pareils à ces crapauds, à voir du 6 au 10/12 au Théâtre National, à Bruxelles.

Jesse Huygh, la fureur de vivre !

C’est officiel, Jesse Huygh est un survivant. À 12 ans, les médecins lui annonçaient qu’il serait mort à 25 ans. Aujourd’hui pourtant, le jeune homme de 25 ans, atteint de mucoviscidose, poursuit une carrière bien remplie de circassien. Certes, la maladie dont il souffre ne lui laisse actuellement que 57% de capacité pulmonaire. Certes, il suit des traitements quotidiens. Mais il n’a en rien diminué son activité sur la piste, et plus particulièrement au mât chinois. Au fil des années, il a appris à utiliser son corps autrement, à trouver une respiration qui sied à ses performances.

« Quand, à 12 ans, on te dit que tu vas mourir à 25 ans, tu vois forcément les choses différemment », confie l’acrobate. « La réaction de ma famille a été : ‘Carpe diem’. Ce qui empêche souvent les gens de se lancer dans le cirque, c’est l’inquiétude d’avoir une vie instable. Moi, je ne me posais pas la question de savoir si, plus tard, j’aurais une maison, un jardin, une pension… Je ne me préoccupais pas de l’avenir. Alors j’ai foncé. Le cirque m’a donné une raison de vivre même si, du coup, je me suis retrouvé dans des endroits plus poussiéreux qu’il n’aurait fallu. »

 Adolescent, Jesse fait beaucoup de sport : judo, gym, natation. « Le sport était particulièrement conseillé parce que ça fait pousser ton torse, ce qui laisse plus de place pour la capacité pulmonaire et empêche les glaires de stagner. » À 14 ans, alors qu’il sait déjà faire le drapeau[1] sur les espaliers de la salle de gym, il rejoint Ell Circo d’ell Fuego à Anvers puis, à 18 ans, intègre l’Esac et se spécialise en mât chinois. « La respiration a toujours été un souci chez moi. Surtout en endurance fixe, comme courir ou faire du vélo. Il ne faut pas me demander d’aller chercher le pain au commerce du coin en courant. Mais quand je suis dans une action qui change de rythme, ça va. Je trouve mon ‘flow’. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai choisi le mât chinois : la discipline se prête aux changements de rythme. Tenir en drapeau sur le mât, c’est une position statique où la respiration est très calme parce que tu appliques tous tes muscles. Ce n’est pas du cardiaque, alors qu’un salto, c’est un envoi dynamique. »

 Après l’Esac, Jesse travaille en Suède avec Marie Louise Masreliez, auprès des Canadiens du Cirque Eloize ou encore chez les Anglais de No Fit State. Il a aussi été chef entraîneur pour Terya Circus à Conakry en Guinée. Jamais il ne s’est vu refuser une collaboration à cause de sa maladie. « L’idéal, c’est un projet personnel où personne ne va se plaindre si j’ai une approche différente », sourit celui qui prépare justement le Projet Symians avec d’autre « machinistes ». Aujourd’hui enseignant au Codarts à Rotterdam, Jesse Huygh s’adapte en permanence. « J’ai dû apprendre comment les autres fonctionnent au niveau du souffle et trouver un entre-deux avec la manière dont je respire. » Ce qui le rend plus sensible aux singularités anatomiques de chacun, afin que tout le monde trouve son propre chemin.

[1] C’est-à-dire tenir le corps dans les airs à l’horizontale et à bout de bras.

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).