Rencontrer tous les possibles

Oct/Nov/Déc 2016

Le cirque adore le mélange des genres. Malgré cet amour du mixte, trop rares sont les créations qui se frottent à cette différence qu’on nomme handicap mental. Ceux qui s’y sont aventurés en sont pourtant revenus grandis. Rencontres autour d’« Hyperlaxe » et de « Complicités ».

La différence, Catherine Magis y a plongé corps et âme pendant plus de sept ans avec le spectacle Complicités. Et rien que d’en évoquer le souvenir, ses yeux brillent. La genèse de ce projet ? En 2007, le Créahm-Bruxelles sollicite Catherine pour créer un spectacle dans le prolongement d’un atelier d’initiation au cirque donné à des personnes handicapées. « J’ai toujours défendu un cirque de création inventif et diversifié, ouvert sur de multiples disciplines, créateur de passerelles interculturelles, interdisciplinaire et intergénérationnelles », raconte Catherine Magis. « Mais le handicap mental, je ne connaissais pas encore. Je savais cependant que je ne voulais pas faire un spectacle ‘animatoire’, pétri de bons sentiments, aux attentes revues à la baisse. Je voulais éviter la complaisance. » Défendre ce futur spectacle comme une création artistique, et pas comme une activité d’art thérapie : le défi est énorme, donc tentant. Les premiers contacts avec les artistes handicapés se font directement en salle. « Il s’agissait d’identifier les gens motivés, intéressés par l’idée de se lancer dans une telle aventure. Les personnes handicapées sont tellement ‘protégées’ qu’elles ont finalement peu l’habitude de s’exprimer pour et par elles-mêmes. La première étape était de leur donner la parole, d’explorer leurs rêves de vie comme de scène et construire ensemble le voyage pour les réaliser. » Au fur et à mesure, des étincelles se produisent, des talents et des sensibilités se révèlent. Ceux qu’on appellera bientôt « La Bande de Z’OuFs » achèvent de convaincre de la nécessité de partager cette énergie quasi magique avec le monde.

Une épopée spatio-temporelle

Rapidement, une bande de complices circassiens s’assemble autour de « La Bande de Z’OuFs ». Des duos, des trios se forment au rythme des personnalités et des inspirations des artistes handicapés. « Il s’agissait de rencontrer, mélanger, dépasser les limites, dans la simplicité, en vivant l’instant présent », explique Catherine. Des thèmes finalement inhérents au cirque et à la rencontre humaine. D’où le sous-titre du spectacle : « Aujourd’hui, je suis content d’être ensemble ». « Tous les artistes étaient là pour s’exprimer, à parts égales. Personne n’a servi de faire-valoir à l’autre. » Et chacun en retire un enseignement inattendu. Le circassien professionnel, capable des figures les plus folles, se retrouve à s’interroger sur l’utilité de la technique pour servir l’émotion, à réaliser qu’on peut parfois toucher plus avec un mouvement simple et pur. « L’artiste handicapé et le circassien ont ceci en commun qu’ils ne sont pas des grands parleurs ! Chez eux, l’expression emprunte d’autres voies, celle du corps, du cœur. » Qui dit spectacle professionnel dit aussi rigueur, et respect des engagements. « Sur le plan émotionnel, tout est plus simple et plus fort avec les artistes handicapés, car ‘sans filtre’. Mais sur le plan pratique, tout est aussi plus compliqué », admet Catherine. « Le rapport au temps et à l’espace est particulier. L’organisation de la vie de groupe, les répétitions, la logistique, tout cela a nécessité un boulot de dingue et énormément de temps. Ça nous a pris trois ans pour créer le spectacle, puis 3 ans de tournées, de nombreuses escapades et rencontres en marge du spectacle… Une kyrielle de souvenirs, d’incroyables aventures artistiques et humaines qui continuent… »[1]

De la souplesse et du cœur

Sophie Leso et Nicolas Arnould, de la compagnie Te Koop, avaient rencontré Axel Stainier lors de Complicités. Aujourd’hui, ils approfondissent leur désir de travailler ensemble en se lançant dans l’aventure Hyperlaxe. Hyperlaxe ? « Depuis le début, le projet porte ce nom », raconte Sophie. « L’hyperlaxité désigne une souplesse anormalement développée. On a découvert par la suite que c’est aussi un symptôme associé de la trisomie 21, dont Axel est porteur. Une pure et vraie coïncidence ! »

Ce titre, tel un personnage supplémentaire, impose donc un principe : réaliser des contorsions, avec son corps, avec des objets ou par la pensée, assouplir les points de vue et… les clichés. Sophie met en scène, tandis qu’Axel et Nicolas jouent à réaliser l’impossible avec quatre bâtons et deux chaises. « On défend un projet artistique, pas un projet social », rappelle encore Sophie. « Avec Axel, on se connait depuis tellement longtemps que le handicap s’efface. Chaque personne a une perception du temps et de la communication qui lui est propre. D’ailleurs Nicolas, qui n’est pas circassien, lui non plus ne comprend pas toujours mes indications ! De ces incompréhensions naissent des décalages riches en matière créative ! Ce qui peut apparaître comme une difficulté est, au final, un bel outil de travail. »

Comme Complicités, Hyperlaxe a pour vocation de dépasser le handicap pour arriver à l’essentiel : la rencontre en scène entre deux êtres, tous deux artistes, tous deux singuliers.

Hyperlaxe d’Axel Stainier, Nicolas Arnould et Sophie Leso, par la Compagnie Te Koop, à voir les 1, 2 et 3/12 au Théâtre Varia, à Bruxelles.

[1] Complicités vit toujours à travers les vidéos du spectacle, le livre écrit par Laurent Ancion et le documentaire réalisé par Philippe Cornet, des pistes à découvrir ici : http://catastrophe.be/archives/complicites/

 

Cirque, création et handicap : mini tour d’horizon

⦁ L’école du cirque de Bruxelles poursuit son programme Handicirque, qui propose ateliers et activités d’intégration pour les personnes handicapées. Côté création, le projet « Mêle tes potes » est un atelier circassien pluridisciplinaire et mixte pour adultes débutants, porteurs d’un handicap mental ou non. Le projet dure sur deux ans, avec pour ambition de présenter le fruit de son travail au public en 2018. Intéressé(e) ? Contactez Charlotte Delvaux au 02-640.15.71.

⦁ En Flandre, le Circuscentrum (Gand) lance, en partenariat avec Circomundo (Pays-Bas), les formations BIC Sociaal, destinées aux (futurs) superviseurs de projets de cirque social.www.circuscentrum.be

⦁ Le Créahm (Créativité et Handicap Mental) œuvre depuis plus de trente ans à développer les talents artistiques des personnes handicapées. Côté bruxellois, pas de cirque à l’affiche en ce moment, mais un spectacle de danse, Rencontres&moi, à voir au petit théâtre Mercelis les 20 et 22 septembre. Du côté du Créahm-Liège, le spectacle de jonglerie “Même pas malle”, de Martin Gérard, artiste porteur d’une trisomie 21, reprend du service cette saison. Infos et réservations : 04-228.77.03.

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.