Le monocycle

Oct/Nov/Déc 2016

Une seule roue, nul guidon… et pourtant il roule ! Cousin direct du vélo, né en Europe au XIXe siècle, le monocycle n’en finit pas de faire de nouveaux adeptes. Kenzo Tokuoka, lui-même monocycliste invétéré(1), explore pour nous l’histoire et les développements de cet inusable engin.

Le monocycle est né d’accidents et de déséquilibres plus ou moins contrôlés, c’est dire à quel point il faut être téméraire pour le dompter ! Et pourtant, voilà plus de 150 ans que tout roule pour cette étonnante roue soliste.

C’est dans les années 1860, en Angleterre et en France, que les premiers monocycles voient le jour, dans l’élan d’une invention célèbre : le grand-bi, composé d’une grande roue avant, où les pédales sont directement fixées sur l’axe, et d’une petite roue arrière, aidant à l’équilibre de l’engin. Les plus intrépides se sont vite rendus compte que la petite roue avait une fâcheuse tendance à se soulever lors d’un passage un peu cahoteux ou d’un freinage d’urgence : ils ont ainsi découvert qu’il était possible, bien que peu aisé, de se passer de cette roue arrière…

On relate, à l’apparition de ces élégantes bicyclettes, de nombreuses chutes et autres vols planés ! Ceux qui arrivaient à maîtriser les premiers monocycles étaient d’autant plus rares et sont rapidement devenus des phénomènes montrant leur habileté en public : la discipline a vite été exploitée par les cirques. Sa parenté avec le vélo fait du monocycle un engin à la fois familier et fascinant. « Mais comment fait-on pour tenir ? C’est impossible ! Comment freine-t-on ?! » Comme les pédales sont directement fixées à l’axe de la roue, les jambes sont à la fois le moteur et le frein : adieu la roue libre ! Le premier secret du monocycle se situe au centre du corps. C’est le bassin qui donne la direction et permet d’aller en avant ou en arrière, mais aussi, bien sûr, de tourner. Pour aller à droite, il faudra avancer la hanche droite, laquelle sera suivie directement par les épaules et le reste du corps. Pendant ce temps (et c’est le deuxième secret), les jambes pédalent, sans cesse, le plus régulièrement possible, pour éviter les à-coups… Comme pour le vélo, il est impossible d’être immobile sur un monocycle. Une fois en selle, il faut prendre son courage à deux mains (ou plutôt à deux pieds) et… suivre la cadence ! Les premiers mètres sont bien laborieux, mais on rentre vite dans la danse et le plaisir est garanti.

Une roue qui s’améliore

Dans le cirque aujourd’hui, le monocycle a la réputation d’être une discipline difficile à mettre en scène. Elle est alors souvent associée à d’autres techniques (clown, fil de fer, acrobatie, …) ou « améliorée » : la girafe, par exemple, est un grand monocycle (pouvant aller jusque 5 mètres de haut) dont la transmission se fait grâce à une chaîne et qui ajoute une dimension vertigineuse à l’objet. La roue ultime, plus minimaliste, se passe quant à elle tout bonnement de selle. L’acrobate cherche alors son équilibre directement par les jambes, sans aucun autre support.

Robin Zobel, sorti de l’Esac en 2014, fait partie des rares artistes à monocycle présents en Belgique. Sur scène, il mélange manipulations subtiles de son monocycle et danse improbable avec… une hache ! Frissons garantis avec ce bûcheron-poète de la pédale ! Christian Gmünder, un des membres fondateurs des Argonautes, fut pour sa part un précurseur du monocycle « sur les planches », en Belgique. Il a marqué les esprits dans Zouff ! (spectacle créé en 1998) : on le voyait évoluer sur un podium surélevé dont manquait des parties. Ses partenaires se démenaient alors pour déplacer les planches présentes et éviter la catastrophe… « Je me sentais souvent coincé avec cette technique, car beaucoup de choses sont possibles, mais peu sont ‘intéressantes’ scéniquement ! », révèle aujourd’hui Christian. « On a donc décidé de partir d’une situation absurde : un personnage impatient qui veut commencer son numéro alors que le podium n’a pas fini d’être monté. C’est l’interaction avec les autres personnages, le rapport au vide et cet équilibre fragile qui donnait tout son sens au numéro », se souvient-il.

Depuis les années 1980, toutes les disciplines réservées aux 2 roues ont été conquises par les monocyclistes. Trial, Muni (contraction de l’anglais « mountain-unicycle »), épreuve de vitesse et même saut en longueur ou en hauteur sont désormais pratiqués sur une roue, tout comme le basket-ball ! Des rencontres sont organisées sur le modèle des conventions de jonglerie : au niveau international, la très renommée Unicon (toujours de l’anglais « unicycle convention ») rassemble tous les deux ans la fine fleur des équilibristes à la « gomme » pour un championnat du monde détonnant de toutes ces disciplines. Chez nous, la fameuse « eenwielerconventie », à Neerpelt, a fêté cette année sa vingtième édition.

Dernièrement, vous avez peut-être vu passer d’étranges personnages chevauchant une roue qui avance toute seule. Le « giropode », sorti tout droit d’un film de science-fiction, fait de nombreux émules, au grand dam des monocyclistes qui se sont écorchés les mollets à faire tourner leurs manivelles pendant toutes ces années. C’est un gyroscope intégré au système de propulsion, détectant la moindre variation du centre de gravité de son utilisateur, qui permet à l’équilibriste des temps modernes de s’élancer en toute sérénité. Et oui, le futur, c’est déjà aujourd’hui…

Basique ou high-tech, vous laisserez-vous tenter par ce vélo allégé ? Sûr qu’il monopolisera votre attention, rendra vos jours moins monotones, au risque de vous rendre « monomaniaque » !


(1) Kenzo travaille actuellement, en collaboration avec la compagnie Side-Show, à un projet de calligraphie à monocycle intitulé Sho-ichidô. Entre cirque, arts plastiques et performance… Premières prévues en 2018 !

 

CURIOSITÉ

Petit Catalogue des monocycles introuvables

Par LOÏC FAURE et KENZO TOKUOKA

Redoutables ou très pratiques, ces monocycles plairont à tous les intrépides de l’imagination.

Le baby-mono

L’usage du révolutionnaire baby-mono, destiné aux enfants à partir de dix mois, est déconseillé dans les escaliers. Le fabricant décline toute responsabilité en cas d’utilisation inappropriée.

 

 

 

Le carrousel de l’extrême

Le 6 mars 1937, au Cirque Royal à Bruxelles, les Monoloco Brothers and Sisters paradent sur leur impressionnant « Carrousel de l’extrême ». Le numéro n’a été représenté qu’une seule fois.

 

 

 

Le stable

La quadrature du cercle, au service d’un monocycle destiné aux usagers craignant les excès de vitesse.

 

 

 

 

Le tout-terrain

Son pneu large et crénelé permet le trial à monocycle, une discipline saine pour le corps et l’esprit.

 

 

Le roi des cimes

Le plus haut monocycle du monde, construit en 1974 par Peter Papeur. Bram Bomono, vainqueur en 1975 du Tour des Flandres sur cet engin, s’est vu retirer son titre pour cause de véhicule non-conforme. L’affaire est toujours en cours.

 

L’œil du maestro

Monocycliste des premières heures du nouveau cirque en Belgique, à l’instar de Christian Gmünder, Mathieu Moerenhout est une référence, un « vieux » sage qui en connaît un rayon. Pour lui, le monocycle se résume en quatre principes de base, que chaque pratiquant devrait noter dans un petit carnet et garder à son chevet en toutes circonstances. Alors Mathieu, quels sont ces quatre piliers de tout monocycliste qui se respecte ?

« – Avoir le sens de l’humour et un peu de répartie (pour répondre aux passants qui vous demandent si vous avez perdu votre guidon ou si votre pneu arrière est crevé, etc…)

– Déborder de patience (pour laisser essayer votre monocycle aux nombreuses personnes qui vous diront qu’elles ont toujours voulu tester cet engin)

– Posséder une bonne pompe à vélo

– Et surtout, ne pas craindre d’avoir l’impression de tourner en rond. »

Il est vrai que pour effectuer les fameuses figures dont Mathieu a le secret (tours sur lui-même dans un très petit périmètre), il faut avoir le cœur bien accroché et une fameuse envie de se frotter à la force centrifuge pendant de longues heures !

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L'auteur.e de l'article

Kenzo Tokuoka

Kenzo Tokuoka

Kenzo Tokuoka est artiste de cirque. Diplômé de l'ESAC (Ecole Supérieure des Arts du Cirque) en 2007, il est le co-fondateur et co-directeur de la compagnie Carré Curieux, Cirque Vivant !