COPYLEFT Par Nicanor de Elia

Oct/Nov/Déc 2018

La frontière entre la jonglerie et la danse est parfois aussi fine que du papier de soie. Depuis près de 20 ans, Nicanor de Elia œuvre à en explorer la limite, pour inventer un terrain de jeu commun. La preuve par son Garage29, lieu de résidence et de recherche basé à Schaerbeek, où chorégraphes et circassiens travaillent dans un beau mélange. Logiquement, l’artiste argentin, bruxellois d’adoption, cherche la même alchimie dans ses propres spectacles. Avec l’entêtant Copyleft, son pari fait mouche : six jongleurs vont se livrer devant nous à une improvisation dansée qui met la vitesse, l’endurance et aussi l’humour au centre du propos. Qui pourrait dire, face aux corps qui jonglent et défient l’espace, où commence le cirque, où commence la danse ? Personne sans doute. Et pour peu qu’on se laisse embobiner par ce rituel réalisé à même le pavé, le mix est envoûtant.

Match de tennis ? Course-poursuite ? Bagarre de rue de « ragazzi » à la Pasolini ? L’interprétation de Copyleft est totalement ouverte, même si, d’entrée de jeu, une sorte d’arbitre en short blanc nous indique les règles : « C’est une improvisation avec pour ingrédients la danse, le jonglage, le corps en mouvement. Parfois, ça peut être très joli. » Le public ri de cette franchise inattendue, qui dévoile le côté aléatoire de l’aventure. Bien sûr, comme on s’en rendra vite compte, de puissantes règles invisibles dirigent les mouvements des six interprètes. Accélération, diagonales, solos, rondes ou défis se succèdent comme par un pacte tacite. À l’image du rectangle de jeu, tracé avec la précision d’un tatami, ces règles semblent prélevées à une série d’arts martiaux oubliés ou imaginaires, où le corps révèlerait l’âme du groupe.

Chaque interprète a sa spécialité jonglée : grosse balle sur la tête pour Juan Duartes Mateos (l’arbitre du début), balles pour Lucas Castelo, anneaux pour Gonzalo Rodriguez, massues pour Nahuel Desantos, Walid El Yafi et Tiki Pardo. Deux ans de travail ont aiguisé leur capacité à l’écoute, leur très belle vigilance aux autres. Et ils peuvent compter sur un septième partenaire : la musique, ingrédient fondamental. Au Festival UP!, à Koekelberg, c’est Nicanor de Elia qui la gérait, DJ en bord de piste. Au festival Theater op De Markt, à Hasselt, un batteur et un guitariste assuraient la transe. L’équipe les avaient rencontrés le matin même, pour un résultat bluffant. Le mot « impro » n’est pas ici un vain mot, mais un état d’esprit.

• Vu le 24/03 au Festival UP! (parc Victoria à Koekelberg) et le 11/08 au festival Theater op De Markt, à Hasselt

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.