La ville (comme) sur un plateau 

Avr/Mai/Juin 2015

D’avril à octobre, quand les températures se font plus clémentes, il n’est pas rare de voir le cirque prendre ses quartiers à ciel ouvert. Comment crée-t-on et vit-on le cirque à même la rue ? L’artiste jongle avec l’ondée soudaine, des scénographies nouvelles et la mobilité du public.

Pourquoi ? Pourquoi quitter le confort d’un théâtre ou l’intimité d’un chapiteau pour se lancer, tête nue (ou pas, d’ailleurs), à la conquête du « dehors » hostile et des passants pressés ? Pour Anna Blin et ses comparses du trio trapéziste Lady Cocktail, ce choix était une évidence. « Au vu des contraintes que pose notre agrès en matière de place et de hauteur, il est bien plus facile de faire du trapèze en extérieur! ». Faute d’une salle assez grande pour s’entraîner, la compagnie fait ses débuts en 2011 avec un spectacle conçu en plein air et pour l’espace public[1]. Une première expérience déterminante. «  Le défi que pose la performance en extérieur rend tout plus intense, plus direct ».

Et le défi est de taille ! Sous nos latitudes inconstantes, l’inconnue majeure de l’équation reste la météo, dont le spectacle en extérieur est totalement dépendant. « Il faut toujours composer avec le risque de devoir annuler la représentation pour cause de tempête ou de forte pluie », explique Sophie Mandoux, de la compagnie Les P’tits Bras. « Mais ce n’est pas si terrible : par saison, nous n’avons en moyenne que deux annulations sur une cinquantaine de dates ». Pour le reste, la routine est bien rodée. « S’interrompre, tirer les bâches, abriter le matériel fragile, attendre, reprendre… On connaît bien ! », dit encore Sophie en riant. « L’été dernier, en Wallonie, nous nous sommes livrés à un véritable duel contre les averses. Heureusement, le public belge est incroyable : la pluie ne le fait pas broncher, il attend et encourage les artistes. C’est le genre d’expérience qui galvanise et donne envie de tout donner ! ».

Une prouesse technique permanente

Le cirque de rue exige aussi des agrès tout-terrain. Pour sa dernière création[2], la compagnie les P’tits Bras s’est offert un portique au visuel fort, dans le plus pur style art nouveau, et surtout autonome. « La structure est montée sur deux remorques et se déploie. Plus besoin de planter des pinces ou de débattre avec l’urbanisme ! C’est plus simple pour nous et pour les villes qui nous accueillent ». Même volonté d’autonomie chez Carré Curieux, explique Vladimir Couprie : « Pour le duo acrobatique sur mât libre ‘Entre nous’, nous avons conçu une petite piste en bois qui permet de monter le mât sur n’importe quel type de sol. Plus sûr et plus facile ! ». Pas question non plus de multiplier accessoires fragiles et décors en carton peint ! Scénographie et costumes vont souvent volontairement à l’essentiel, pour que les silhouettes soient visibles et l’action bien « lisible », même de loin. « En festival, il nous arrive de jouer devant 4000 personnes. Le spectateur des derniers rangs doit pouvoir comprendre directement ce qui se passe », ajoute Sophie Mandoux. « Souvent, le public de la rue n’a pas dû payer sa place », rappelle Anna Blin. « Il n’est pas conquis d’avance : il est donc important d’aller le chercher dès les premiers instants. Il faut le séduire, cela fait partie du jeu ».

Et pour séduire, nulle obligation d’aller puiser dans le registre du théâtre de rue. Le cirque a son propre langage, celui du corps, et la proximité du public ne le rend que plus puissant. « Nous mettons actuellement la dernière main à notre nouveau spectacle pour la rue[3], qui mêle clown et acrobatie », raconte Vladimir Couprie. « Jouer aussi près du public entraîne forcément un rapprochement physique qui décuple les émotions. Naturellement, performance et acrobaties obligent, le spectacle se déroule selon un canevas précis. Mais nous nous réservons aussi des espaces de liberté pour composer avec l’action présente, comme le chien qui aboie ou la voiture qui passe, et surtout pour cueillir des gestes, des regards, des sourires… Dans ces instants-là, la connexion avec les spectateurs est très forte ». Et quand cette magie prend, quel bonheur, quelle gratitude de part et d’autre ! « La ville est à tout le monde, et ce terrain commun met artistes et public sur un pied d’égalité, humain face à humain », résume Sophie Mandoux. « Rendre le cirque accessible à tous, même aux novices, l’amener chez les gens, et voir les étoiles dans leurs yeux, ça n’a pas de prix ! ».

[1] « Les filles du 2e », en tournée cette saison. Un nouveau spectacle, en préparation, sera à découvrir au printemps 2016. Site : www.ladycocktail.com.

[2] « L’odeur de la sciure », une création hommage à la Belle Epoque. Site : www.lesptitsbras.blogspot.be.

[3]  « Petit Frère », à découvrir en rue dès ce printemps et en salle à l’automne prochain. Site : www.carrecurieux.be

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