Une affaire de famille

Jan/Fév/Mars 2016

Au début, la tribu de cirque, c’était elle. La « famille », c’était le clan avec lequel on se formait, travaillait, voyageait : famille et compagnie étaient synonymes. Qu’en est-il en 2016 ? Éléments de réponse en un tour de piste, de la tradition d’hier à la débrouille d’aujourd’hui.

Ça commence par un portrait de famille, un cliché en noir et blanc aux nuances fanées. Père, mère et enfants posent fièrement en costume d’apparat, souvent près de leurs agrès. Le livre d’André De Poorter « Les artistes du cirque bruxellois » ressemble à une malle emplie de souvenirs courant de 1870 à 1980. Où qu’on l’ouvre, on y trouve des couples, des fratries, des cousins, des lignées d’artistes qui parfois s’unissaient pour former de véritables dynasties, où on était circassien de père en fils, de mère en fille, d’oncle en neveu. Une nécessité de l’époque ? « Avant l’avènement des écoles circassiennes, rappelons que c’est la famille, et donc la compagnie, qui détenait les clés de l’art et du savoir », raconte André De Poorter. « Dès lors, on ‘entrait en cirque’ notamment via un mariage, ou par la naissance. Beaucoup de ces enfants intégraient très jeunes la compagnie familiale, héritant parfois du numéro d’un aîné devenu trop vieux pour assurer physiquement ». Devenir circassien n’était cependant pas forcément une obligation; simplement, c’était la voie la plus évidente. « A l’époque, les cirques voyageaient beaucoup; la scolarisation de ces enfants était fonction des périodes d’activité et de relâche[1]. Les enfants accumulaient souvent de grosses lacunes dans les matières scolaires ». Pas évident, dès lors, de se diriger vers d’autres études ou une autre carrière, surtout quand on avait ce savoir artistique tout prêt, à portée de main, et une affaire familiale qui roulait !

 

La fin d’une époque

Parcourir les archives d’André De Poorter, c’est sauter à pieds joints dans un univers révolu mais toujours aussi fascinant, avec son imagerie bien connue. Un peu comme ces étoiles qui continuent de briller longtemps après s’être consumées. « Jusqu’aux années 1950, le cirque était étroitement lié au monde forain. Mais les kermesses et les foires disparaissant, il devenait difficile pour les compagnies de survivre. De plus, les attentes du public avaient aussi changé : avec l’avènement de la télévision, le citoyen n’avait soudainement plus besoin de sortir pour se distraire ». Face à ces difficultés, beaucoup choisissent alors de baisser le rideau. « Parmi la vingtaine de grandes familles historiques du cirque régulièrement présentes en Belgique jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, on assiste alors à une véritable extinction[2]. La relève, les compagnies actuelles, proviennent de la nouvelle génération, qui a appris le cirque dans les écoles ouvertes à partir des années 1980 ».

 

Nomades de cœur

Dès lors, existe-t-il aujourd’hui un nouveau modèle familial circassien ? C’est au détour d’une pause déjeuner que je rencontre Anna Buhr, Natalia Fandiño et Elodie Doñaque, de la compagnie du Cardage[3]. Ces trois trentenaires font partie de cette génération spontanée de circassiens qui n’ont pas grandi dans la tradition mais y sont venus par vocation. « Mon père était architecte, un boulot très ‘normal’ », raconte l’Argentine Natalia Fandiño. « Mais ma mère adorait le cirque et m’y emmenait souvent. J’ai dû attraper le virus à ce moment-là ». Est-ce malgré ou à cause de cette enfance si « normale » que la route leur a semblé si attirante ? Sitôt les études terminées, chacune quitte son pays natal et part à l’aventure. Elles se rencontrent en 1999, en Italie, au croisement de deux tournées. Pendant les quinze années suivantes, les trois artistes vivront ensemble en itinérance, logeant dans des camions ou des caravanes. « J’ai adoré cette vie », commente Elodie Doñaque. « Beaucoup de choses se passent sur la route, on est dans le partage constant, la notion de collectif prend tout son sens. Beaucoup rêvent d’y revenir, d’ailleurs, nous-mêmes voyageons encore, dès que c’est possible ». Mais opter pour l’itinérance hors d’une grosse compagnie est un sérieux investissement matériel et logistique. Alors, beaucoup finissent par se poser, à plus forte raison quand vient le moment de fonder une famille et que le confort entre en jeu.

 

Ma tribu, folle alliée

En 2014, les trois jeunes femmes sont devenues mères presque en même temps. Depuis, elles ont adopté un autre type d’organisation. Avoir des enfants impliquerait la sédentarisation ? « C’est mieux, une fois que l’école entre en jeu », admet Natalia. « Mais quand je tournais avec la compagnie britannique No Fit State, j’ai connu des enfants qui naissaient et grandissaient en itinérance, et tout se passait à merveille. Avec 45 personnes à bord et de gros moyens, dont une école intégrée, c’est plus facile de s’organiser ! ». Vivre hors du grand cercle d’une compagnie suppose aussi un entourage plus restreint sur lequel compter. « La naissance d’un enfant bouscule forcément tes priorités », explique Anna. « C’est lui qui passe avant tout désormais. Mais ce n’est pas incompatible avec notre mode de vie. Nous nous répartissons au mieux les tâches et les soins aux enfants entre nous, notamment avec les papas ». « Mon compagnon travaille dans l’horéca », précise Elodie Doñaque. « Il a des horaires de travail très lourds, tout en étant ancré à Bruxelles. Mais j’ai de la chance : ma mère est retraitée et m’accompagne dans tous mes déplacements[4]. Elle s’occupe de mon bébé pendant que je travaille ». « Ma famille, par contre, vit loin d’ici », explique Natalia. « Avoir des enfants te rappelle aussi à quel point tes proches peuvent te manquer, à toi, le voyageur. Tes partenaires de travail deviennent alors ta famille de substitution, une tribu ‘cirque’ qui se construit au fil des joies, des galères communes et des phases de la vie ». « C’est la débrouille », résume Anna en riant. « Mais on en a l’habitude dans notre métier ».

[1] D’autres options éducatives existaient cependant : l’internat (il y avait ainsi à Bruxelles-Midi un pensionnat pour les enfants de forains et de circassiens), les cours par correspondance ou, pour les plus riches, les précepteurs privés.

[2] D’après le spécialiste, huit de ces familles traditionnelles sont encore en activité en Europe, dont une seule sise à Bruxelles (le cirque Pauwels). La plupart des cirques belges d’avant-guerre étaient dirigés par des exploitants originaires de Flandre et employaient des artistes venus de tout le pays. Les compagnies se sont métissées au fil des voyages, mariages et descendances. Aujourd’hui sont encore en activité en Europe Piccolino, Wiener, Rose Marie Malter, Barones, Pipo, Grand Magic Circus ou le cirque Ronaldo. En Wallonie ou à Bruxelles, outre le cirque Pauwels, on  peut citer les deux cirques Bouglione, d’origine française mais belges d’adoption : Alexandre Bouglione a épousé une Gantoise et son cirque a ses quartiers d’hiver à Stambruges, en Hainaut.

[3] Programmée au Festival UP! avec « Dos por tres ».

[4] Elodie Doñaque est danseuse et chorégraphe, elle donne régulièrement des séminaires dans toute l’Europe.

Être un enfant de la balle en 2016

Marta, 14 mois et déjà téméraire, crapahute joyeusement sur une pile de tapis de sol. A ses côtés, maman s’échauffe, tandis que papa discute technique. Anna Buhr est acrobate cordeliste et son compagnon, Marco Colabucci, est constructeur de structures de cirque et régisseur de spectacle. Marta est donc une vraie enfant de la balle. Mais c’est quoi, être un enfant de circassien aujourd’hui ? « C’est surtout beaucoup de liberté, de souplesse, de compréhension », confient Anna et Marco. « Leur rythme de vie est sans doute moins conventionnel, mais ces enfants, loin d’être laissés pour compte, grandissent en symbiose avec leurs parents, qu’ils accompagnent souvent sur leur lieu de travail ! Habitués de la scène et de l’espace public, ils sont souvent ouverts, curieux et très indépendants ». Ce genre de vie et d’éducation ouvre forcément des horizons et peut déclencher des vocations. Mais il n’y a pas de voie toute tracée. « Qui sait, peut-être Marta voudra-t-elle être dentiste ou comptable ! L’avenir nous le dira ».

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