Jan/Fév/Mars 2016

Depuis plus de 20 ans, Benjamin « Benji » Bernard vit au « cœur » du cirque bruxellois – il a même un moment habité dans les douches de l’Ecole Sans Filet. Jongleur, musicien et artiste tout-terrain, membre des Argonautes (famille visiblement soudée), amoureux d’une trapéziste et jeune papa, quel regard jette-t-il sur l’évolution des « tribus » circassiennes ? Où le cirque et ses affinités électives se définissent par le besoin de confiance et de collectivité.

Dans les arts du cirque tels qu’ils se vivent et s’organisent aujourd’hui, peut-on parler de césure complète avec les modèles familiaux du cirque dit traditionnel ?

 

Oui… et non ! Bien sûr, les arts de la piste ont complètement changé depuis l’arrivée du « nouveau cirque », dont le principe de base est simple : on n’est plus obligé d’être issu d’une famille de cirque pour être circassien. A travers la création des écoles, le monde du cirque s’est ouvert à tous. Auparavant, les familles de cirque n’étaient pas fermées : si tu le voulais – et que tu étais convaincant –, tu pouvais y « entrer » pour te former. C’était d’ailleurs le seul moyen pour apprendre ta discipline. A l’époque, les familles, lieu de formation et de transmission, faisaient plein d’enfants pour assurer l’avenir ! La « démocratisation » du cirque, en quelque sorte, a complètement rebattu ces cartes.

 

Le « nouveau cirque », né dans la foulée de Mai 68, s’appuie sur des idées d’organisation collective, de partage d’espaces de vie, de voyages, de rencontres. N’est-ce pas un modèle où les générations se mélangent aussi, où la « tribu » reste centrale ?

 

Je pense que ceux qui choisissent de faire du cirque, aujourd’hui, ont le désir d’une vie qui ressemble à ce que tu décris. En termes de liberté, de rencontre, de voyage, la « tribu » du cirque actuel n’a pas des rêves si éloignés que cela du cirque traditionnel ! Beaucoup de gens sont attirés par les relations à taille humaine, par le travail collectif, par des horaires décalés,… Mais ce qui a changé, c’est le monde. Je viens d’être père à 40 ans. Dans une famille de cirque traditionnel, j’aurais peut-être été père à 20 ans ? Aujourd’hui, on prend plus de temps pour soi, pour son propre travail. Quand tu sors de l’école, à 22 ans, tu ne fondes pas une famille : tu fondes ta compagnie, tu bosses, tu veux profiter du temps qui t’est donné artistiquement. Tu veux d’abord construire ton chemin. C’est ce que je sens en tout cas.

 

Le cirque aurait-il perdu sa dimension bohême, rêveuse ? S’est-il individualisé ?

 

Je veux penser que non. Mais c’est peut-être devenu plus difficile de fonder un groupe qui tient. J’admire les gens qui sont très bohêmes, parce que ce sont surtout des gens très organisés ! Le Cheptel Aleïkoum, par exemple, a monté son projet très jeune, avec un idéal de vie, grâce à une très bonne organisation, et ça marche. J’observe que les compagnies qui ont l’idéal aujourd’hui, mais pas l’organisation, ne durent pas longtemps : on tourne ensemble un été, puis chacun part de son côté. A côté de cela, je pense aussi qu’on priorise la scolarité de nos enfants. Dès qu’ils entrent à l’école primaire, on devient plus sédentaires. En plus, on n’a pas envie de leur imposer nos choix – on ne veut plus du tout en faire des circassiens mais les laisser libres ! C’est peut-être en réaction à nos parents qui voulaient faire de nous des médecins ou des avocats : on n’a pas envie de dicter nos choix. Bien sûr, la transmission ressurgit… autrement.

 

Le collectif reste-t-il le propre du cirque ?

 

C’est certain. Le cirque a « besoin que ça ne soit pas individuel ». Dans un monde qui crée de la solitude, les circassiens cherchent une vie qui leur permet d’être avec plein de gens. Cette « tribu » te porte, tu prends toutes les énergies au passage, cela crée la confiance et la fraternité, deux ingrédients sans lesquels le cirque n’existerait pas.

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L'auteur.e de l'article

Laurent Ancion

Laurent Ancion

Laurent Ancion est rédacteur en chef du magazine « C!RQ en Capitale ». Critique théâtral au journal « Le Soir » jusqu'en 2007, il poursuit sa passion des arts de la scène en écrivant des livres de recherche volontiers ludiques et toniques. Il est également conférencier en Histoire des Spectacles au Conservatoire de Mons et musicien.