Les kilomètres en piste, ça use, ça ruse !

Oct/Nov/Déc 2015

Mille kilomètres à pied, ça use les souliers. Alors que dire de toute une vie dédiée à la physicalité ? Que fait l’acrobate quand l’âge vient ? Aujourd’hui, mille réponses s’inventent, qui passent par l’enseignement, la mise en scène d’autres artistes ou... un entraînement différent.

Comment composer avec un corps qui vieillit ? Le cirque, bête insatiable d’athlètes parfaits, est-il voué à régurgiter les corps naturellement érodés par l’âge, dont la carrosserie est inévitablement marquée par les heurts récoltés sur la route ? En Belgique, où le cirque contemporain est encore relativement jeune, la question commence à peine à se poser, ce qui la rend d’autant plus passionnante. La quinquagénaire France Perpête figure ainsi parmi les premiers « vétérans » belges de la piste. Avec un nom qui la prédestine à rouler sa bosse jusqu’au bout, l’artiste des Baladeu’x avoue pourtant avoir récemment changé de cap, notamment pour freiner l’aspect physique de son métier. Avec son compagnon Toon Schuermans, elle a composé « T’as ma parole », théâtre musical qui s’éloigne complètement du cirque. « J’ai 52 ans et je commençais à en avoir assez de pousser sans cesse mon corps à dépasser ses limites », avoue-t-elle. « Ça fait du bien de mettre son corps au repos et de développer d’autres aspects artistiques. On arrête petit à petit les spectacles physiques parce que, tout simplement, je n’ai plus envie d’avoir mal. On a eu mal toute notre vie, même si c’était une souffrance constructive. On a eu mal comme un sportif a mal. Même si on est vigilants, les entraînements, la musculation, les étirements, ça ne se fait pas sans douleur. Quand on fait de la corde lisse, ça fait mal. Quand on recherche des nouveaux mouvements et qu’on prend des risques, on se fait mal ».

Inventer d’autres chemins

Malgré cette usure inéluctable, France estime qu’il est plus facile de vieillir dans le cirque aujourd’hui, en partie parce qu’on y met plus de sens et de poésie que de performance. « On a heureusement le droit de garder une place dans le spectacle, on trouve simplement d’autres chemins », sourit celle qui fêtera les 15 ans de sa compagnie en décembre prochain à Marchin. Se tourner vers des formes plus théâtrales, mettre en scène d’autres artistes, se tourner vers l’enseignement ou la recherche : il y a mille et une façons de faire du cirque autrement que sous les feux des projecteurs.

Mark Dehoux en est le parfait exemple. Médaillé d’or au Festival mondial du Cirque de Demain en 1997 avec Benji (Benjamin Bernard), il a déjà accumulé dix vies en une. Jongleur de formation, il a d’abord bourlingué de galas en cabarets, tout en alignant les créations. A 42 ans, il vient de jouer dans l’une des dernières productions de Franco Dragone en Chine, avant de rejoindre la tournée d’été des P’tits Bras sur « L’odeur de la sciure », et compose des musiques de spectacles depuis sept ans, notamment pour Carré Curieux ou les Argonautes. L’âge ne lui fait pas peur. « En jouant dans les cabarets, j’ai rencontré beaucoup de gens âgés sur scène. Je me souviens notamment de cet homme de 83 ans qui se produisait encore avec son fils de 60 ans ! J’ai aussi fait une école de cirque en Russie. Là-bas, on est circassien comme on serait artisan ou boulanger. Le cirque n’est pas à la marge comme ici, il est inscrit dans la culture, c’est un métier comme un autre, qu’on fait jusqu’à 50, 60 ans. Dans le cirque traditionnel, on entretient son corps jusque très tard et on passe par toutes les disciplines ». Même s’il fait moins d’acrobatie pure qu’avant, Mark continue de toucher à tout. « J’ai fait du cadre coréen, du mât chinois, de la perche. Il y a quatre ans, j’ai attaqué la roue Cyr, ce n’est pas si physique que ça, mais je dirais que plus que la fatigue ou l’usure de l’âge, c’est la blessure qui joue surtout. Après une blessure, même si on s’en remet plus ou moins bien, on est toujours plus fragile ».

« Trouver l’équilibre entre la performance et la protection »

Ancien prof d’éducation physique, spécialisé en trampoline, Marc Delnest s’est peu à peu intéressé à la préparation physique et mentale dans le domaine du sport de haut niveau. Ses compétences l’ont amené à multiplier les partenariats : il a fait partie de l’équipe pédagogique de l’Espace Catastrophe, il a enseigné à l’Esac et à l’Ecole de Cirque de Bruxelles, il a dirigé la salle d’acro de Louvain-la-Neuve et travaillé comme conseiller technique à l’Université Catholique de Louvain (UCL). Un sacré bagage, qu’il partage avec nous.

Le circassien a-t-il changé son rapport au corps ?

Le corps du circassien est devenu un objet de communication. On n’est plus à l’époque où les roulements de tambour mettaient le public en haleine, en attendant le triple salto. Dans la plupart des écoles supérieures, il est aujourd’hui très clair que la performance est équilibrée avec l’artistique. Pour les préparateurs physiques, il s’agit d’améliorer les capacités corporelles mais aussi de garder un certain bien-être, pour s’exprimer artistiquement aussi. Si on a un dos voûté parce qu’on a des pectoraux énormes, l’expression artistique sera difficile. On fait un travail de compensation permanent sur des organismes soumis à des surcharges. Par exemple, en mât chinois, l’acrobate a tendance à développer la face antérieure du corps, il faut donc réfléchir à rééquilibrer la musculature.

 

S’éloigne-ton vraiment, en Europe, des modèles dits « asiatiques » ?

Les pays de l’Est ont tendance à former d’abord des athlètes de très haut niveau. Ils peuvent ne retenir que 3 personnes sur 200 candidats. En Europe de l’Ouest, on n’a pas cette masse-là. C’est pour cela que la préparation physique est aussi importante que la performance : on travaille la vitesse, la force, la réactivité tout en préservant l’organisme. Dans une école comme l’Esac, il y a, pour chaque étudiant, collaboration entre le professeur de cirque qui va amener l’étudiant plus loin dans la performance et un kiné en préventif qui essaie de trouver l’équilibre dans le travail physique. Il y a eu une attention portée au corps comme un outil de travail et pas seulement de performance pure. Malheureusement, quand les jeunes se professionnalisent et qu’ils doivent se gérer de façon autonome, ils ont moins accès à cette préparation physique performante.

 

Cette évolution correspond-elle à un changement dans l’attente du public ?

On s’éloigne des modèles asiatiques parce que le public n’attend plus la performance pure. Si vous observez le cirque contemporain aujourd’hui, il se concentre sur le propos, il n’est plus exclusivement basé sur la performance. Dans le métier, on sait que 95% du public est incapable de reconnaître un triple salto d’un double. Le public actuel est en demande de plus de contenu. Pour faire une performance, ça prend trois dixièmes de seconde mais c’est surtout ce qu’il y a « à côté » qui compte. Cette prédominance de l’artistique induit une préparation physique adaptée, d’autant que les artistes de cirque sont amenés à travailler de longues années, contrairement aux sportifs de haut niveau.

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).