Le trapèze volant

Oct/Nov/Déc 2015

Je dis « trapèze » et l’imaginaire décolle entre un cirque bleu à la Chagall et une femme-ange à l’assaut de la Grande Ourse. Mais je vous parle d’un trapèze, ni ballant ni fixe, un trapèze volant, discipline d’équipe qui use les mains, c’est vrai, mais qui soude incroyablement les gens.

S’enduire les mains de magnésie, bandelettes au poignet, inspirer, s’accrocher à la barre, sauter. C’est un Toulousain, Jules Léotard, qui se jette dans le vide pour la première fois en 1859. Il circule alors entre trois trapèzes volants, à quelques mètres du sol. Véritable vedette, il est admiré tant pour sa grâce que pour son audace, celle de « voler » au-dessus des foules.

La pratique se répand rapidement jusqu’à devenir une technique collective. Des troupes de six à dix artistes associent « porteurs » et « voltigeurs » au cœur d’enchaînements composés de ballants, sauts périlleux, rattrapes, pirouettes et chutes au filet. La rapidité d’exécution subjugue.

Ces ballets aériens se déploient au sein d’installations complexes, sortes de voiliers sans toile haubanés au sol. Deux à quatre trapèzes côtoient chaise ballante, cadre aérien ou cadre coréen à plus de cinq mètres au-dessus d’un filet de sécurité. Le mouvement de base, intitulé « ballant », part d’une étroite plateforme, et consiste à se balancer, suspendu par les bras, en fouettant l’air avec les jambes, plaçant son corps à l’équerre au moment où celui-ci revient vers l’arrière. Selon les configurations, un porteur intervient en cours de ballant : assis en posture inversée, les tibias bloqués par une structure fixe (cadre aérien) ou oscillante (chaise ballante), ou encore debout sur deux marches suspendues, les hanches retenues par une ceinture (cadre coréen), il saisit les poignets de l’acrobate élancé(e) pour le (ou la) faire voltiger. La discipline requiert certes une puissance musculaire suffisante mais trouve toute sa raison d’être dans un alliage subtil de force et de légèreté.

Comme l’oiseau vole

Pascale Loiseau est une danseuse devenue voltigeuse au trapèze avec Philippe de Coen, révélée à la Piste aux Espoirs en 1992, elle aborde différentes techniques aériennes au sein de Feria Musica, avant de créer la compagnie Wazovol. Elle évoque la sensation d’envol comme une tentative de garder le contrôle. « Le fait de ne pas être en rapport avec le sol me rend moins fragile, moins ‘cassable’. En tant qu’acrobate, je préfère avoir l’air pour partenaire, plutôt qu’un sol dur qui me rappelle mon poids à chaque instant ». La trapéziste souligne également la dimension collective : « Il y a une forme d’entraide obligatoire, et ce, dès le montage. La conscience et la connaissance du matériel font partie intégrante du métier. Le partenaire est nécessaire autant pour le montage du filet que pour l’exercice de voltige ». Pour Nicolas Eftimov, ancien voltigeur qui dirige aujourd’hui l’Atelier du Trapèze à Schaerbeek, le relationnel est décisif. Parce qu’il faut compter les uns sur les autres. La technique exige la précision. « Quand tu enchaînes salto et double vrille, ton temps de décision est extrêmement court avant la rattrape. Il faut avoir le bon réflexe. C’est ton oreille ton meilleur indicateur, le son te permet de te situer ».

Ecouter, mais aussi se regarder, comme l’explique Stéphane Ricordel des Arts Sauts. « A la fin de chaque figure, il y a toujours un échange de regards entre le porteur et le voltigeur, regard dans lequel on se dit silencieusement si ça a été bien ou pas. Ce regard-là, il ne peut exister que chez les trapézistes »[1]. Une attention permanente à l’autre qui fait aussi du trapèze volant un outil pédagogique de qualité. Fondée en 1988 à Saint-Gilles par Philippe de Coen, l’Asbl Trapèze utilise l’agrès pour recréer des liens de confiance entre les jeunes de la place Bethléem. « Parce qu’elle est collective, parce qu’elle demande un respect des étapes d’apprentissage, induisant du challenge et du cran, sans compétition, la pratique du trapèze participe à la cohésion sociale du quartier », explique Philippe de Coen.

Du côté artistique, l’agrès est peu courant en spectacle. En cause : la lourdeur de l’installation, la hauteur et la largeur nécessaires (9 mètres sur 15 !). Le dernier spectacle bruxellois incluant du trapèze volant en salle s’intitule « Liaisons Dangereuses » de Feria Musica et date de… 1997. De son côté, le collectif français des Arts Sauts est dissout depuis 2007.[2]

Un avenir possible cependant : espoir caressé par Nicolas Eftimov, celui d’un espace adéquat dans les futurs locaux de l’Esac et d’une troupe d’étudiants pourvus d’ailes. Celles du désir bien sûr.

[1] Cité dans « Avant-Garde cirque ! », Jean-Michel Guy, Ed. Autrement, 2001

[2] D’anciens artistes des Arts Sauts ont poursuivi leur route de trapézistes avec le Cirk VOST mais aussi le spectacle « Les Pepones » (par l’association Les Lendemains).

L'Oeil du Maestro

Yuri Sakalov a 20 ans lorsqu’il exécute son premier numéro de grand volant à Minsk en 1988. Il quitte l’équipe nationale russe de gymnastique pour embrasser une carrière d’artiste, porte ouverte sur le monde. « C’est dans le milieu sportif que certains cirques recrutent des acrobates de haut niveau. Les gymnastes possèdent en effet les bases idéales pour voltiger et progressent très vite. Une chose essentielle à apprendre est la chute au filet, sur le dos, jamais debout ni sur le ventre ».

« J’approfondis avec mes élèves la justesse de leur amplitude et de leur placement dans les airs. Interviennent alors les lois physiques liées aux principes d’inertie et de dynamique. Dans la relation porteur-voltigeur, ces points sont essentiels pour que les quatre mains s’agrippent au moment clé ». Un bon porteur apprend aussi à ne pas rattraper son partenaire : si celui-ci est mal placé, mieux vaut qu’il atterrisse dans le filet pour éviter les blessures.

A un niveau professionnel, la précision, la rigueur et le courage sont donc les maîtres mots ; s’investir entièrement dans les entrainements et « garder la tête froide » s’inscrivent comme autant de règles d’or d’une discipline qui sacralise ses voltigeurs.

RENCONTRE

Un agrès, trois regards

Pourquoi font-elles du trapèze volant ? On a posé la question à trois générations, réunies par une même passion : l’envol.

Propos recueillis par SOPHIE TESSIER et LAURENT ANCION

Violette, 10 ans

Pratique le petit volant depuis deux ans à l’Atelier du Trapèze (Schaerbeek)

« Quand je fais du trapèze, je me sens légère, c’est un moyen de voler un peu, de ne pas toucher le sol avec ses pieds. Toute la journée à l’école, je me réjouis d’y être : j’ai un corps à tendre ! A l’école, à force, il tombe sur la chaise, comme cloué. Mon corps a besoin de se sentir libre dans toute sa longueur. J’aime bien avoir la tête en bas, faire des retournements, sauter d’un coup sans avoir peur. Le trapèze, c’est s’exprimer par le corps. En plus, j’adore les noms des figures : il y a le « cochon pendu », le « portefeuille », le « nid d’oiseau », le « saut de l’ange », l’« étoile », le « papillon »,… C’est beau. Il y a aussi le « complet ». Ça, ce n’est pas un très beau nom mais c’est ma figure préférée : tu fais tout ! Il ne faut pas être un super sportif pour faire du trapèze, mais il faut quand même savoir se porter soi-même, être un peu fort des bras – et des doigts. Il ne faut pas que tu oublies de t’échauffer avant et de t’étirer après. La première fois tu as des crampes. Après ça va mieux. »

 

Charlotte Plissart

Régisseuse à Bruxelles et cofondatrice de Trap’aise, école de trapèze volant à Monteux (France)

« Dès le début, même si tu fais du mini-volant qui n’a pas l’air très impressionnant, tu pars de haut, c’est fort. Il y a un rapport à la peur, au défi ! Ça devient de plus en plus enivrant quand tu commences à prendre de l’élan et de la hauteur, sur le grand volant. Tu es vraiment en suspension dans l’air. La sensation est encore plus puissante en extérieur, avec la grandeur des installations. Tu as de l’espace pour voler, alors qu’en salle, tout passe en accéléré. Et plus le temps de chute au filet est long, plus j’aime ça ! J’ai aussi testé le trapèze ballant mais ça me donne la nausée : tu restes sur ton trapèze et il bouge tout le temps. Au trapèze fixe, il y a peu de sensations et tu te fais beaucoup plus mal avant de réussir quelque chose. Le trapèze volant, c’est un sprint, un envol ! Bon, tu t’uses les mains, mais c’est ouvert à tous, du gamin de 7 ans au papy de 60 ans. Et il y a la sensation de rattrape, j’ai vu des gamins de 7 ans vivre ça, c’est génial. Moi, j’ai dû attendre beaucoup plus longtemps ! »

 

 

Antoinette Chaudron

Photographe et artiste de la compagnie du Poivre Rose

« Je suis venue au trapèze par la photo. Le trapèze volant est une des disciplines les plus difficiles à photographier, à cause du mouvement permanent. J’ai voulu en faire pour comprendre de l’intérieur « le » moment où déclencher l’appareil ! J’ai toujours aimé l’adrénaline. Avec le temps, j’étais devenue ‘prudente’. J’ai commencé à 52 ans, par un stage à l’école de trapèze volant des Siamangs, dans la Drôme. J’ai adoré… mais j’ai découvert que j’avais le vertige, ce qui n’était pas le cas avant. Ça a été une conquête sur moi-même, une histoire de victoires successives : monter l’échelle jusqu’à la plateforme, mettre la ceinture, me lancer,…  Peu à peu, j’ai vaincu la peur. Le trapèze m’a aussi aidé à me repérer dans l’espace. Je pense qu’il peut aider des enfants qui ont des difficultés, pour la dyslexie par exemple : c’est cadrant, conscientisant et responsabilisant. On ne mesure peut-être pas encore assez les incidences générales que peut avoir le trapèze volant. Et puis c’est enivrant ! »

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Eric De Staercke

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