24 heures dans la vie d’un circassien

Oct/Nov/Déc 2014

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Dresser la journée-type de l’homo sapiens circassius ? La belle idée ! Sauf que la journée-type du circassien n’existe pas. Non pas que son métier « bohème » le dispense d’organiser ses journées mais aujourd’hui, l’artiste de cirque cumule tellement de casquettes qu’aucun jour ne ressemble au suivant. Le circassien peut alterner une période de six mois à tourner en caravane à travers l’Europe, à vivre en communauté où chacun touche à tout – du montage de chapiteau au récurage des toilettes – tout en jouant sept représentations par semaine, avec une autre demi-année en solitaire à préparer une création, mitrailler des emails pour trouver des coproducteurs, passer des coups de fil pour assurer la com’ ou écrire des dossiers de subventions. S’il est impossible de définir une journée représentative de la vie d’un circassien, c’est d’autant plus amusant d’essayer ! Deux artistes résidant à Bruxelles se sont prêtés à l’exercice : Natalia Fandiño, trapéziste argentine de 36 ans qui a tissé sa carrière entre No Fit State, Feria Musica ou les Argonautes, et Loïc Faure, jongleur français de 31 ans qui oscille entre Feria Musica, Chaliwaté et une prochaine création en solo : « Hom(m) », à découvrir à la Vénerie en janvier.

7h30. Le réveil.
Voilà donc un premier préjugé dézingué ! D’accord, ce ne sont pas les horaires d’un ouvrier du bâtiment mais le circassien est aussi un lève-tôt. Levé à 7h30 du matin, Loïc avale un petit déjeuner avant de courir après ses emails et faire des listes de choses à faire : démarcher des diffuseurs, chercher des financements. Natalia non plus n’a pas traîné ce matin là car elle avait rendez-vous à la maison communale pour trouver une crèche : en novembre, la famille Fandiño va s’agrandir. C’est à Saint-Gilles que se réveille ce petit-monde : Loïc à côté de Marion, sa compagne, qui travaille à la diffusion du cirque (et donc de Loïc) ; Natalia à côté de Benjamin, circassien lui aussi, chez les Argonautes. Autant dire que, dans les deux cas, on bouffe du cirque à tous les repas. « Il y a des avantages et des inconvénients, reconnaît Loïc. Avec Marion, ça nous arrive de parler, à minuit, d’un producteur qui a appelé, mais d’un autre côté, ça veut dire qu’on peut partir en tournée ensemble. » Et Natalia de reconnaître que c’est parfois rock n’ roll : « Avoir un bébé, ça va être un casse-tête pas possible parce qu’on va être tous les deux fort occupés, » reconnaît la trapéziste qui accouche en novembre et crée un nouveau spectacle en mars. Pourtant, Natalia a poussé la conscience professionnelle jusqu’à synchroniser sa maternité avec sa partenaire de création : « On voulait toutes les deux un enfant, sauf qu’elle a pris trois mois d’avance parce que son copain était avec elle quand on tournait en Argentine, et le mien, non. »

10h. La recherche.
Passer la matinée à frotter son corps à des cages de fer et des chaînes de métal, ça pourrait ressembler à un plan sadomasochiste si Loïc n’était pas en pleine résidence de création au Circuscentrum de Gand. Comme la plupart des artistes aujourd’hui, il multiplie les possibilités de partenariats avec des lieux d’accueil ou de coproduction : sa recherche passera aussi par Latitude 50, la Roseraie, l’Espace Catastrophe, le Theater op de Markt à Neerpelt, l’Académie Fratellini à Paris ou Ma Scène Nationale à Montbéliard,… parmi bien d’autres !
Seul face à un plateau vide et une cage de 180 kilos, le jongleur et acrobate cherche des pistes pour son prochain spectacle, « Hom(m) », pièce sur nos petites prisons quotidiennes. Face à cette matière impressionnante, Loïc apprivoise la cage, apprend à manipuler des aimants hyperpuissants, à faire magiquement serpenter des chaînes dans des improvisations entre jonglerie, théâtre et danse. Il prend des notes sur son cahier, y gribouille des idées de pirouettes, de chute, de parcours, et se filme, accumulant et affinant ainsi un matériel qu’il tricotera ensuite avec Philippe Vande Weghe, son metteur en scène.

17h. Le ravitaillement.
Quand Natalia tourne un spectacle, il lui est impératif de manger avant 17h si la représentation est à 20h. Histoire d’anticiper l’énergie nécessaire à la digestion. « Je mange beaucoup de soupes, de légumes et de viande. Je ne fais pas de régime particulier mais c’est sûr qu’avec le trapèze, si tu prends du poids, tu te mets toi-même en difficulté. Heureusement, le trapèze, c’est aussi le meilleur fitness du monde. Tout travaille : les bras, les muscles, les abdos. Tu as tout le temps besoin d’aller vers le haut, ce qui sollicite tout le corps. » Pour Natalia et Loïc, l’entraînement doit se faire idéalement tous les jours, deux ou trois heures par séance, même s’il n’est pas toujours facile de trouver les lieux, en dehors de la Place de Bethléem à Saint-Gilles ou de l’Espace Catastrophe. « La jonglerie, c’est comme le vélo, il y a certains acquis, mais en acrobatie, tu ne peux pas arrêter pendant un mois, sinon, ça fait vraiment mal ! Surtout quand tu as pris l’habitude de t’entraîner huit heures par jour pendant six ans de formation, » avoue Loïc.

20h. Le repos.
Quand ils ne sont pas en tournée, Loïc et Natalia reposent leur corps, chacun dans son petit nid douillet. Elle vit en colocation avec d’autres circassiens – « c’est bien de payer moins cher quand tu n’es pas souvent là » – et lui vit en couple, ce qui n’empêche pas ce fan de jeux de société d’organiser de nombreuses soirées entre potes. « C’est dingue mais je me rends compte que tous mes amis sont des circassiens ! » Même en veilleuse, le cirque reprend ses droits.

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L'auteur.e de l'article

Catherine Makereel

Catherine Makereel

Journaliste indépendante (Le Soir).