Oct/Nov/Déc 2014

« Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde », disait ce cher Archimède. Le génial principe du levier fait encore rêver. Surtout les circassiens et leur bascule diabolique. Propulsés dans les airs, ils font le plein d’adrénaline.

« Barouf » comme le barnum, l’écho de leur planche lors de la réception d’un triple salto arrière. « Acro » comme acrobaties et « Acrobarouf » comme ce trio uni autour d’un des agrès les plus dangereux, la bascule. Yuri Sakalov, leur professeur à l’Ecole supérieure des arts du cirque (Esac) a veillé à ce que leurs acrobaties déconstruites soient d’abord solidement construites. Leur spectacle « Scratch », par exemple, offre un beau mélange de bascule, de banquine, de main à main, de mât chinois, d’acrobaties au sol et de jeu clownesque. Plutôt doués, les trois amis viennent également de tourner pendant deux ans avec le Cirque du Soleil pour « Amaluna », une expérience qui en dit long sur leurs compétences.

Petit, musclé, les cheveux et les yeux de braise, Kritonas Anastopoulos est le plus léger des trois. « J’adore la prise de risque de la bascule. Elle me garde éveillé. La montée de l’adrénaline est addictive. J’aime cet équilibre entre les humains. Cet agrès demande de la collectivité, de la confiance et de la complémentarité. Si tu sautes avec un autre partenaire, tu dois respecter son tempo, sa poussée, l’atterrissage ».

Enfant de l’Ecole Steiner, Antonio Terrones Y Hernandez fréquentait l’école de cirque de loisirs, « Cirkus in beweging ». Sa devise ? « Toujours plus haut, plus dangereux, plus spectaculaire. Toujours plus d’adrénaline ». Un goût du risque qui lui vient aussi du trapèze volant pratiqué en son « jeune temps ». « J’aime les techniques brutes, lancer des gens, les attraper ». C’est l’inoubliable Hopla Circus avec sa délirante Familia Rodriguèz qui lui a donné le goût de la bascule. Rafaël, lui, est Français. Né à Toulouse, il a toujours rêvé de voyager. Un bac cirque à Montpellier, un an de philo pour mieux connecter le corps à l’esprit, et le voici en route vers son rêve. « On fait de l’acrobatie mais on fait surtout de l’art. J’aime la bascule pour ses paradoxes et ses contradictions. Elle peut provoquer des émotions tellement extraordinaires et merveilleuses, de peur, de terreur mais aussi de joie. C’est très personnel. Il faut se dépasser, trouver ses limites. Les gens pensent qu’on n’a pas peur mais c’est faux ».

Le risque d’accident est bien réel. La preuve par cette double fracture de la jambe dont Kritonas a été victime l’an dernier. Opération, rééducation, perte de mobilité sont quelques-uns des deniers à payer au nom de l’ivresse. « C’est vrai, on a pris beaucoup de cascades, ces fameuses acrobaties qui finissent de manière inattendue », explique Rafaël. « La théorie de la rattrape ne fonctionne pas toujours et laisse des traces. On doit être à l’écoute de ses réflexes pour éviter l’arrivée non contrôlée. Quand on est en l’air, il n’y a rien autour de nous, on est le seul maître de notre corps. La concentration reste très importante car lorsqu’on se lance dans un double ou triple salto, on risque de se perdre dans cette figure. L’état mental joue un grand rôle. Quand tu es serein avec toi, c’est ok. Si tu agis sur un coup de tête, tu te perds. La part psychologique est énorme ».

L’indéfectible union du corps et de l’esprit. Un mental d’acier dans un corps bien balancé. C’est tout l’art de la bascule.

Mode d’emploi

Sortie en salto arrière

Les recommandations de Quintijn Ketels, acrobate et formateur.

©Laurent Ancion

Dessin-Bascule©Laurent Ancion

 

  1. Sur la bascule, le voltigeur se sent prêt. Il tape sur ses cuisses pour le signaler aux pousseurs, qui répondent « Hop » et sautent en se tenant l’un l’autre.

 

  1. La force et la synchronisation des pousseurs est essentielle. Juste avant leur atterrissage, le voltigeur fait un léger plié pour accompagner la poussée.

 

  1. Le voltigeur décolle. S’il saute trop tôt, il ne va nulle part et les pousseurs peuvent se faire mal sur la bascule « vide ». Trop tard, il subit le choc de la planche.

 

  1. Le voltigeur est libre. Il donne la direction en se déséquilibrant légèrement vers l’arrière. Si la poussée est bonne, il peut décoller à 8 mètres de hauteur, parfois davantage.

 

  1. Se projetant en arrière, le voltigeur accomplit un salto. En sortie de bascule, différentes figures sont possibles : vrille, salto simple, double, triple (…) !

 

  1. La sécurité du voltigeur dépend de son timing. Il doit allonger son corps au bon moment. Mais il dépend aussi du travail des autres, notamment avec le tapis !

 

  1. Réception sur le gros tapis de rattrape, porté par deux collègues. Idéalement, un troisième acrobate assure la « parade » pour rattraper le voltigeur s’il se reçoit mal. La figure a duré environs deux secondes.

L'Oeil du Maestro

Yuri Sakalov connaît la bascule comme sa vie. Il y a laissé les jambes en quelque sorte, suite à un accident de piste. Fameux destin que celui de cet athlète russe qui se souvient de la vie difficile à l’heure de la perestroïka et qui enseigne aujourd’hui à l’Esac. Il évoque pour nous les fondamentaux de la discipline.

« La bascule hongroise, plus large, à l’inclinaison plus forte, permet d’aller plus haut. Mais elle est plus limitée en figures. L’acrobate ne doit pas retomber sur la planche. La bascule coréenne est plus polyvalente et plus courue. Entre autres parce qu’elle permet plus de figures, même si l’acrobate doit atterrir sur 42 cm2 ! Hongroise ou coréenne, cette discipline dangereuse requiert une grande puissance musculaire et exige un écart de poids minimum entre les différents partenaires. Lorsqu’un acrobate saute sur une planche qu’il ne connaît pas, il doit s’habituer à elle comme un musicien qui change de violon ».

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L'auteur.e de l'article

Laurence Bertels

Laurence Bertels

Auteur et journaliste @lalibrebe jeune public, arts, scènes, littérature.